Dossier Economie

Pouvoir et Argent – Le dossier

Lundi 15 septembre 2008, cette date ne vous dit peut-être plus grand chose. C’est pourtant une date majeure car c’est l’un de ces moments rares où le bateau de l’histoire s’approche trop près de l’iceberg de l’argent et s’y déchire. Ce jour-là, la banque américaine Lehman Brothers annonçait publiquement une faillite qui allait avoir de terribles conséquences à l’échelle mondiale tant sur le plan financier que sur le plan économique.

Que s’était-il passé au juste ? Rien de bien nouveau en réalité. Il suffit de s’attacher aux dures leçons de notre histoire pour en comprendre les causes profondes en s’affranchissant de la surface des choses.

crise-financierePour faire simple, c’est la répétition de la même suite d’actions qui engendre les mêmes résultats. La création de monnaie se fait sans être associée à une ressource ayant une valeur correspondante. Suit une expansion de l’endettement adossée à une valeur artificiellement gonflée. La fin est bien connue, implosion de la bulle et récession mondiale. Mais alors, puisque la cause est bien identifiée, pourquoi laisser les choses se reproduire ? C’est là qu’intervient le pouvoir de l’argent.

La solution est fort simple pourtant. Elle a déjà été identifiée par nos économistes, les vrais, pas ceux qui sont vendus aux plus offrants mais les épris de rationnel, ceux qui cherchent à comprendre le pourquoi des choses et à régler les problèmes qui se posent quels qu’ils soient plutôt que de chercher à en tirer profit pour leurs propres comptes.

Cette solution reviendrait à subordonner les taux d’intérêt aux ressources réellement disponibles. De cette manière, en cas d’augmentation de l’endettement et d’envol de la spéculation, les taux d’intérêt augmenteraient à cause de la rareté de la monnaie, évitant à la bulle de se constituer au-delà d’une certaine limite.

Mais voilà, le défaut majeur de ce système, c’est qu’il ralentit et limite l’enrichissement en asservissant la spéculation à cette même loi du marché qui est pourtant si souvent évoquée pour sa nature rationnelle.

Le pouvoir de l’argent se mesure à ce simple constat. La nécessaire impossibilité de réformer une cause majeure de crise mondiale ayant un impact majeur sur la vie de milliards de personnes au titre de la sauvegarde d’un système qui assure sa croissance et son maintien en vie par l’injection artificielle de monnaie dans son corps malade. Mais au fait, qui au juste contrôle la monnaie et établit les règles ?

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps explorer le pouvoir de l’argent au cours de l’histoire. Dans un second temps, j’évoquerai la puissance actuelle de l’argent comme source de pouvoir. La troisième partie me permettra d’adresser les limites de l’argent roi avant de conclure sur des alternatives possibles.

De l’histoire de l’argent

L’argent n’a pas toujours existé. A l’origine seul le troc permettait les échanges. Encore aujourd’hui, le troc reste une réalité tant au niveau individuel qu’à une échelle plus large. Mais le problème du troc est qu’il est très limitatif car il faut trouver la personne qui est intéressée par l’échange de ce que vous avez à proposer et qui de plus possède justement ce que vous recherchez.

Il y a plus de cinq mille ans, en Mésopotamie, un système de gestion administrative des dettes et des créances s’est développé. Il était basé sur la comparaison de la valeur des produits échangés avec des « valeurs-étalons » connues de tous (quantité donnée de céréales, d’or, ou d’argent). Mais avec l’intensification et la diversification des échanges, une administration pléthorique est devenu nécessaire et par conséquent une fiscalité bien trop lourde. Cela vous rappelle-t-il quelque chose ? Il a donc fallu simplifier et trouver un moyen de solder une dette par un moyen simple et fiable : la monnaie.

monnaie-antiqueDans la Grèce antique la monnaie se répand rapidement à partir du 8ème siècle avant JC. Les Lydiens (actuelle Turquie) sont les premiers à concevoir des pièces de monnaie en argent et en or. Son usage se répand ensuite dans toute la Grèce et chaque cité commence à frapper ses propres pièces. A l’origine, la monnaie métallique est un étalon de valeur : les métaux sont divisibles au poids. Il est donc possible de faire coïncider la valeur des pièces à leur poids, ce qui facilite les échanges et le commerce.

Alors que la monnaie représente déjà une certaine quantité de biens, qu’on ne pourrait pas manipuler aussi facilement, l’étape suivante est la mise en place d’une monnaie de moindre valeur, qui elle-même représente une grande quantité de monnaie métallique laissée en dépôt en lieu sûr. Ainsi apparaît la monnaie papier (le billet de banque, connu en Chine dès le VIIIe siècle), qui ne représente originellement qu’une dette payable à vue sous forme de métal ou d’autres biens.

La lettre de change, inventée par les marchands italiens, est une des premières voies de substitution du papier au métal. Avec l’augmentation constante des échanges commerciaux, la monnaie papier devient peu à peu le modèle majoritaire car le problème de la monnaie métallique c’est qu’elle est liée à la quantité de métal précieux disponible. On ne peut pas être plus riche qu’il n’existe d’or ou d’argent !

Aujourd’hui, depuis l’abandon des accords de Bretton Woods en mars 1973, les monnaies ne sont plus adossées à un stock correspondant d’or ou d’argent ni même à un pourcentage et varient entre elles librement, suivant l’offre et la demande, et donc en principe selon la quantité de crédit émise par chaque pays. Il n’y a plus de contrepartie métallique à la monnaie émise, seulement de la dette.

Reste donc la monnaie scripturale, déjà mise en place en Mésopotamie mais abandonnée pour cause de lourdeur administrative. Celle-ci n’est plus matérialisée par un objet physique comme les pièces ou les billets. La monnaie scripturale est matérialisée par une écriture comptable sur un chèque ou un compte en banque par exemple. La monnaie scripturale est celle qui se trouve sur les comptes bancaires et qui se déplace dans le cadre des flux (mouvements, échanges) monétaires. Cette monnaie est invisible mais elle se matérialise par des écritures bancaires : au bas d’un relevé de compte en banque, sur un chèque à encaisser, dans les livres de comptes de la banque, une simple écriture.

L’argent est donc devenu peu à peu une simple représentation de la valeur des choses. Avoir de l’argent revient à être le propriétaire d’un capital composé d’un ensemble de biens matériels (terrains, maisons, voitures, œuvres d’art, bijoux, lingots, objets divers et variés) et immatériels (comptes en banque, actions, obligations, argent liquide).

Cette dernière forme, totalement abstraite, est paradoxalement la matérialisation ultime du pouvoir unique de l’argent, la représentation d’une valeur. C’est une démonstration de la victoire de l’avoir sur l’être. Mais est-ce une victoire définitive ?

De l’argent comme source du pouvoir

Le pouvoir ayant de tout temps pris en charge la protection des individus et des biens, son emprise sur l’argent était puissante, étant la garante de la propriété. Mais avec une part toujours croissante des biens immatériels, cette emprise est devenue plus limitée.

argent-dematerialiseDe fait, si l’argent est devenu si puissant dans nos sociétés, c’est avant toute chose parce qu’il a pu se dématérialiser et s’exonérer aisément de toute forme de chantage ou de spoliation. C’est ce qui explique les difficultés auxquelles font face les états qui souhaitent imposer telle ou telle réglementation à de grands groupes financiers.

En revanche, l’argent a conservé son pouvoir d’attraction, d’influence voire de corruption des élites politiques et économiques. C’est Oscar Wilde qui disait : « Le cynisme, c’est connaitre le prix de tout et la valeur de rien ! ». L’argent est le roi du cynisme en ce qu’il a donné un prix à toute chose, y compris celui de la liberté.

En effet, l’esclavage ancien ou des hommes étaient la propriété d’autres hommes a été remplacé par un modèle plus subtil et plus impersonnel ou l’argent est devenu le propriétaire universel de la grande majorité des hommes.

Ce phénomène est arrivé peu à peu, sous la houlette d’un petit nombre d’individus qui ont, de manière brutale ou fortuite au départ, concentré l’essentiel des biens disponibles. Il est devenu essentiel pour la survie et la conservation du pouvoir que ces groupes restent en nombre restreint afin de toujours disposer de moyens suffisants pour s’assurer les services des individus au pouvoir.

La vénalité n’est ni la seule arme, ni la plus forte. L’influence et la proximité sont des leviers bien plus puissants car ils assurent une plus grande pérennité et bien moins de risques.

Il est donc bien tentant pour l’argent d’exercer un pouvoir puissant sur nos vies et nos états. Mais sommes-nous pour autant les otages éternels de cette cage aux parois dorés et à la froideur de l’acier ?

Des limites de l’argent roi

De toute évidence, l’argent est une source quasi intarissable de pouvoir. Mais alors, nulle limite à cette force si puissante ? Comme le plus souvent, les faiblesses découlent des forces même de l’argent.

il-nen-restera-quunEn tout premier lieu, la concentration de son pouvoir, si elle est une force est également fragile. La mort et les héritages qui tout d’abord diluent et font disparaître peu à peu la source du pouvoir. L’animosité et l’envie sont autant de vecteurs mortels qui lorsqu’ils se mettent en mouvement peuvent faire vaciller le plus riche et le plus puissant. Du reste, souvent l’alliance de groupes un peu moins riches peut changer le rapport de force dans une lutte mortelle pour le pouvoir.

En second lieu, le cynisme de l’argent en fait à terme l’ennemi de tous ceux qui se mesurent à lui et en particulier les autres groupes disposant d’une puissance similaire. Ainsi, par un paradoxal retour des choses, l’argent élimine l’argent afin qu’il n’en reste plus qu’un. Cette illusion, manque total de la plus élémentaire des sagesses est pourtant un virus plus puissant que la peste.

En dernier lieu, l’argent meurt peu à peu de ce qui fait l’essence même de son pouvoir, la rapacité. Comme tout rapace du monde vivant, il ne fait qu’accumuler une ressource qui devient plus difficile à trouver et plus rare. Il en est donc condamné à dévorer ses alliés, ses amis et les siens avant que de mourir de faim.

Bien sûr, nous n’en sommes pas là mais la conscience d’une fuite en avant mortifère est dans l’esprit de chacun. Reste à trouver chez chacun de nous la force et le courage de déroger à son instinct.

A quand la dévaluation de l’argent ?

Pour ma part, je découvre jour après jour le pouvoir de l’argent sur les gens et les choses. Plus jeune, je le voyais comme une chose abstraite, un peu mystérieuse, une sorte d’instinct attaché à certaines personnes, les amenant à faire certaines choses plutôt que d’autres pour l’amour d’une idole.

Les années passant, je réalise que cet instinct est en chacun de nous. Il vient sans doute de ces années obscures où l’homme des cavernes ressentait le besoin d’accumuler des biens pour dissiper son angoisse du manque. Manque de nourriture, manque de sécurité, manque d’affection, manque de communication. C’est cette peur de manquer qui sans doute explique ces comportements étranges.

La peur n’est pas toujours une bonne conseillère et en l’occurrence, elle a plongé chaque individu dans une angoisse existentielle vis-à-vis de l’argent au point que tous se mesurent à elle sans avoir conscience de sa valeur réelle.

Le paradoxe de toute cette histoire est que nous vivons dans un monde ou l’argent prend une place essentielle alors que notre société prône un principe d’égalité constitutif de l’adhésion de chacun de nous. N’y a-t-il pas une contradiction dans tout cela ?

Il est certainement illusoire de croire à la disparition de l’argent en tant que force ou en tant que pouvoir. Mais il est toutefois possible d’espérer une dévaluation de sa valeur au profit d’un autre étalon qui soit davantage basé sur nos espoirs que sur nos peurs. Une richesse du cœur par exemple dont nous savons tous qu’elle est une ressource inépuisable à l’abri des bulles spéculatives.

A très bientôt.

Chandra

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