Dossier Economie

Pouvoir et Business – Le dossier

16 avril 2010, révolte du pouvoir contre le grand business. Ce jour-là, la SEC (Securities and Exchange Commission) dépose une plainte au civil pour « fraude ». La banque qui est mise en accusation n’est pas n’importe quelle banque. C’est la Goldman Sachs, la banque qui, selon l’expression consacrée, dirige le monde.

L’humiliation est totale dans un monde d’apparence où l’impression dépasse la réalité. La banque au sommet de la pyramide, traînée devant les tribunaux par l’état fédéral. C’est une gifle qui résonne violemment dans le petit landerneau du business. Quelque chose aurait-il changé ?

En effet, quelque chose a changé, en tout cas en apparence. Le président Barack Obama a décidé d’agir devant la cupidité affichée par des dirigeants qui, en dépit de la crise majeure traversée dix-huit mois auparavant et le soutien apporté par l’état, continuent de se dédouaner de toute responsabilité face à la crise tout en s’octroyant des bonus mirobolants.

Mais il y a autre chose. Le président des Etats-Unis a également constaté l’attitude condescendante du dirigeant de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, envers lui. En effet, la banque ayant largement contribué à financer la campagne présidentielle, Mr Blankfein considère, à tort, que Barack Obama lui est redevable. C’est ce que l’on pourrait appeler une erreur d’appréciation.

La position que va prendre le président américain dans les jours qui suivent est une sommation sans appel : « Un marché libre n’a jamais voulu dire un permis de prendre tout ce que vous pouvez prendre. ». Ces mots prononcés à Wall Street, au cœur du pouvoir du business sont lourds de sens. Au moins autant que la conclusion du président américain : « Messieurs, faites bien attention ».

S’en sont suivi une série d’auditions hallucinantes durant lesquelles un certain nombre de responsables sont venus expliquer à la commission sénatoriale certains des mécanismes qui ont conduit à la crise. En résumé, un constat relativement simple sur la manière dont les banques d’affaires ont vendu des actifs en leur attribuant une valeur ne correspondant pas à leur valeur réelle.

Vous me direz que c’est l’histoire du business qui est résumée ici. Mais en réalité, l’histoire n’est pas tout à fait celle-là. Nous sommes entrés dans autre chose, un monde où la production de valeur n’est pas, dans la majorité des cas, adossée à un bien tangible. La création de biens étant limitée, reste une autre solution pour développer du business, vendre quelque chose qui n’existe pas, une promesse de gain, un pari, un ticket de loterie en quelque sorte. Une loterie dont les tickets gagnants sont pré-distribués, histoire d’éviter les mauvaises surprises.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps évoquer le long cheminement du business vers la prise de pouvoir. Dans un second temps, j’évoquerai les changements qui ont conduit le business aux USA à la tête de la pyramide ainsi que les conséquences et l’adaptation du business en Europe. Enfin, sera évoqué le pouvoir sans partage, ou presque, et la crise inattendue qui se développe et tend aujourd’hui à changer l’atmosphère et la réalité du pouvoir.

Genèse d’une prise de pouvoir

Jusqu’au bouleversement qu’a été la première guerre mondiale, l’histoire du business a été celle d’une lente et tumultueuse ascension du pouvoir financier. A l’origine, les richesses étaient essentiellement basées sur la possession de biens. Les pouvoirs en place, principalement d’essence militaire et religieuse, pouvaient aisément s’approprier les richesses à leur profit ou au profit de leurs affidés.

Le bouleversement majeur est venu du développement du commerce international. En effet, les échanges entre villes, entre régions, entre pays et entre continents ont suivi des règles particulières et permis l’éclosion de richesses considérables mais fragiles. Les états ont tout d’abord initiés ou encouragé de tels échanges tout en tirant un profit substantiel au passage.

Peu à peu, le dynamisme de l’économie n’a plus permis un contrôle strict des échanges. Toutes les tentatives de réglementation ont conduit à un déplacement des activités vers des cieux plus cléments et plus propice à un libre développement des échanges. C’est ainsi que progressivement, nous avons assisté à une spécialisation des productions et une interdépendance de plus en plus forte entre les économies des différents pays.

Dans ce monde d’échange, les négociants, ceux qui vendent et achètent les produits et les marchandises, sont devenus les clés de voûte d’un système dont ils sont devenus les acteurs incontournables et les principaux bénéficiaires. A ce titre, ils sont également devenus peu à peu des rouages essentiels à la mise en place et l’exécution de la politique d’une nation.

C’est ainsi que de nombreux financiers sont devenus des ministres puissants et influents. Non sans risque du reste car nombreux sont les exemples de ceux qui furent condamnés pour détournements ou prévarication. Il est vrai que les tentations étaient nombreuses. Mais il est également juste de souligner que les pouvoirs en place ont souvent utilisés ces hommes comme autant de bouc-émissaires lorsque les choses tournaient mal. De Jacques Cœur à Necker en passant par Fouquet, nombreuses ont été les victimes.

Mais ces mêmes pouvoirs avaient également de plus en plus de besoins de liquidités. Avoir à leur disposition des hommes ayant la possibilité et le talent de faire de l’argent était devenu une nécessité afin de leur garantir la stabilité de leur pouvoir. Du reste, pour des dirigeants qui n’avaient qu’une compréhension limitée du fonctionnement du monde des affaires, une fascination réelle existait devant des hommes qui arrivaient à réunir des sommes considérables.

La révolution française allait être le premier point de bascule majeur, faisant arriver au pouvoir un groupe d’hommes d’affaires liés au négoce et pouvant enfin accéder aux plus hautes responsabilités. Le remplacement de la noblesse d’épée issue du pouvoir militaire par une oligarchie directement issue du monde des affaires allait déterminer des changements considérables dans la conduite de l’état et la définition des nouvelles priorités.

En particulier, le business allait connaître durant cette période un développement sans précédent accentué par l’afflux de ressources à bas-prix en provenance des colonies, les progrès majeurs dans le domaine du transport tant sur terre (réseau ferroviaire) que sur mer (bateaux à vapeur). Enfin, la paix régnant sur un monde sans conflits majeurs durant une centaine d’année avait installé une stabilité propice aux affaires.

Le business aux Etats-Unis

En 1914, ce bel édifice allait s’effacer pour laisser la place à une Europe en ruine, une économie transformée et un monde bouleversé par des changements profonds dans la société. Les Etats-Unis qui avaient très longtemps su se placer en dehors du conflit avaient dû se résoudre à intervenir devant une situation qui devenait inextricable et commençait à toucher sévèrement ses intérêts financiers. En effet, la guerre avait dans un premier temps permis aux américains de prendre la place que leur avaient laissée les européens tant sur le plan de la production que de celle des échanges.

Mais dans un second temps, la poursuite de la guerre pouvait ruiner définitivement les créanciers des Etats-Unis, c’est à dire tous les pays qui avaient été entraîné dans cette conflagration mondiale. Il y avait urgence à intervenir aux côtés des principaux partenaires commerciaux. L’empire russe venait de tomber, victime d’une révolution qui n’était pas encore bolchevique. Alors, le 6 avril 1917, le congrès américain vote l’entrée en guerre contre les empires centraux. L’approvisionnement en hommes, nourriture, matériaux et énergies est décisive. Le 11 novembre 1918, l’armistice est célébrée par plus de 1.8 millions de soldats américains en Europe.

A l’issue de ce conflit, les Etats-Unis sont devenu le pays le plus puissant du monde en particulier sur le plan financier. C’est dans cette position que va s’affirmer le business-modèle américain, c’est-à-dire un modèle libéral dans lequel l’initiative personnelle est encouragée et la réglementation limitée à son strict minimum. C’est dans ce cadre que vont se développer des sociétés multinationales, implantées dans un très grand nombre de pays et tirant ainsi parti des avantages inhérent à chacun d’entre eux tout en évitant les contreparties à ses avantages. Au final, le cumul d’avantages ainsi que la libéralisation des échanges commerciaux va produire des géants économiques aux pouvoirs gigantesques et ne pouvant que difficilement être concurrencés par de simple entreprises nationales.

C’est dans ce contexte que va naitre et s’installer confortablement dans les consciences le modèle dominant de nos sociétés occidentales. L’american way of life, va devenir le cadre dans lequel va se développer l’ambition de chacun. Cette ambition est celle d’entreprendre, de développer son propre business et de s’enrichir. Un beau programme qui va devenir le leitmotiv de générations d’individus abandonnant peu à peu l’idéal humaniste des lumières pour un idéal plus terre à terre et bien loin des nobles aspirations de nos ainés.

Cette victoire de l’argent sur la pensée est le deuxième marqueur de la prise de pouvoir du business. C’est une situation qui continue de perdurer dans le monde tant ce modèle est devenu à tort ou à raison le modèle dominant. A ce titre, la révolte d’Obama à l’encontre des banques que je vous ai relaté au début de ce dossier n’a été qu’une péripétie sans conséquences majeures dans un océan d’impuissance. La prise de conscience est réelle mais reste encore à pouvoir sortir de ce modèle.

Le business en Europe

En Europe, c’est sur un champ de ruine que s’installe la nouvelle compétition économique. Les crises qui vont se succéder dans les années vingt et trente ne vont faire qu’accentuer l’écart qui s’est creusé avec les Etats-Unis au point de préparer un terrain propice à une nouvelle conflagration mondiale. A l’issue d’une seconde guerre mondiale encore plus destructrice et meurtrière que la première, l’Europe est exsangue. Elle va être sauvée de l’effondrement économique par la combinaison de deux facteurs.

Le premier élément est la poussée communiste qui par sa force et son apparente inexorabilité vont avoir la capacité de fédérer une alliance objective de tous ceux qui rejetaient cette idéologie. Or, afin de combattre le communisme, il était nécessaire, à l’issue d’un conflit dans lequel tant d’hommes et de femmes avaient tant souffert, de mettre en œuvre des réformes sociales majeures. L’état-providence va être la réponse à ses souffrances. Il permettra sans doute que les démocraties occidentales ne se tournent pas vers le communisme.

Le deuxième élément est la nécessité pour les sociétés libérales de disposer de marchés ouverts et relativement prospère afin de permettre une croissance forte et un développement constant. C’est ainsi qu’en soutenant une expansion jamais constatée auparavant durant ce qui sera dénommé les trente glorieuses, l’Europe va connaître sa plus fort période de croissance de l’histoire.

Ce sont les conséquences de la décolonisation et la mise en concurrence directe des pays libérés de leur servitude, et notamment de leur main d’œuvre à bas coût qui vont sonner la fin de cet âge d’or. La même logique qui avait alors bénéficier au développement économique de l’Europe va alors s’appliquer aux nouveaux pays émergents

L’effondrement des pays communistes va finalement faire disparaître le besoin de protection économique des individus. En effet, sans véritable risque de basculement politique vers le socialisme et en présence d’alternatives puissantes aux marchés européens, en particulier en Asie, quel était le besoin de maintenir un état-providence usé, démodé et de façon générale fort mal géré.

La porte était ouverte pour un coup de balai dévastateur. C’est celui que vont connaître alors les pays européens sous l’égide d’une commission européenne libérale aux ordres du business pour lequel l’Europe n’est plus qu’un marché comme un autre, sans risque et sans profits significatifs à en attendre.

Là aussi, la révolte gronde et nombreux sont les citoyens qui ne reconnaissent plus de légitimité à une communauté sans cohésion ni véritable projet commun si ce n’est l’extension permanente d’un libre-échange débridé qui sans un contrôle suffisant s’avère ruineux pour la plus grande majorité de ces habitants.

Un pouvoir sans partage

Le business a ceci de constant dans son histoire qu’il ne s’embarrasse que rarement de fioritures lorsqu’il est décidé de faire le ménage. Dans ces instants, nous retrouvons le fameux « c’est à prendre ou à laisser ». C’est du reste la politique qui a été suivi dans de nombreux pays où soudain, aucune autre alternative ne paraissait viable si ce n’est une austérité radicale qui ne manquerait pas de conduire ces états à une prospérité retrouvée. Comme vous le savez, il n’en a rien été. Ce qui ne doit pas suffire à nous satisfaire de la situation bien entendu. Mais ce qui doit nous amener à nous poser les trois questions qui à mon sens sont au coeur de la politique et doivent conditionner toute action.

La première question est : Que doit être la priorité d’une politique, le pays ou ses habitants ? Doit-on préférer un état prospère et des citoyens ruinés ou un état ruiné et des citoyens prospères. Les choses ne sont jamais aussi simples me direz-vous. Reste encore à répondre clairement à cette question. Pas si facile.

La deuxième question est : Doit-on gérer un pays comme une entreprise ? Et dans ce cas, que doit-on faire des citoyens génant qui de toute évidence auraient été licenciés, les expulser ? De toute évidence, un état n’est pas une entreprise et ce pour deux raisons principales, son dirigeant est élu par ses employés et les citoyens sont en contrat à durée illimitée avec l’état.

La troisième question est : Doit-on protéger en priorité les intérêts économiques particuliers ou bien l’ensemble des citoyens ? Une nouvelle question difficile car le business a un impact global sur la situation de chacun. Mais quand nous en arrivons au moment du choix, qui est prioritaire ?

La réponse du business à ces trois questions est évidente. Mais lorsqu’un état se conforme aux mêmes réponses, nous entrons alors dans la pire des crises, un conflit d’intérêt majeur entre business et citoyens.

Une crise inattendue

Or, pendant de nombreuses années, le business a apporté une prospérité sans égale à une multitude de personnes. Elle a permis de sortir de la voie de la servitude pour entrer dans celle d’une prospérité qui semblait sans limite. Le progrès a été partagé par la plus grande majorité.

Mais lorsque le business ne s’est plus senti menacé, il a retrouvé sa nature profonde, celle d’un système d’inégalités et d’injustices basé sur l’exploitation des hommes par une oligarchie puissante et sans états d’âme. Quelles sont donc les trois trahisons ayant permis la dernière métamorphose ?

La première trahison est celle de la liberté. En encourageant la mise en place de systèmes de dérégulations que ce soit dans le domaine économique, financier ou juridique, le business a fait le choix d’une société ou tout mécanisme de protection devient caduque. C’est le retour à la loi du plus fort. C’est à prendre ou à laisser, dernière illusion de liberté.

La seconde trahison est celle de l’égalité. En proposant des alternatives privées de meilleure qualité à l’éducation des enfants, se met en place un système inégalitaire permettant aux plus aisés dans leur immense majorité l’accès aux postes de pouvoir et préparant la concentration des pouvoirs aux mains d’une élite d’héritiers.

La dernière trahison est celle de la fraternité. En choisissant le mieux disant économique et en justifiant les délocalisations par des différences de coût incommensurable, le business a fait le choix de l’abandon. Comme toujours, la trahison s’accompagne toujours de bonnes raisons. Le prétexte de la mondialisation est tout trouvé pour justifier cette dernière trahison.

Le plus tragique dans toute cette histoire est qu’en dépit de la conscience de chacun vis à vis de ce qui se passe sous nos yeux, rien ne change. A croire qu’un total renoncement s’est insinué en chacun de nous. Une lâche résignation devant des faits aux apparences inéluctables.

Et pourtant, les crises récentes nous ont apprises, à nos dépends, la fragilité d’un l’édifice voué à l’effondrement. Nous reste-t-il encore suffisamment de pouvoir pour changer le cours des choses. C’est certainement possible mais cela passera par une révolte qui impose de gré ou de force des principes de liberté, d’égalité et de fraternité qu’une certaine forme de business piétine encore aujourd’hui.

A très bientôt.

Chandra

 

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