Dossier Savoir

Pouvoir et Connaissance – Le dossier

4 novembre 1991, pouvoir de la connaissance. Ce soir-là, le journal télévisé invite Georgina Dufoix, ancienne ministre des affaires sociales et de la solidarité nationale. Ce soir-là, elle est interrogée au sujet de l’affaire dite du « sang contaminé ». C’est le jour de la formule restée fameuse du « responsable mais pas coupable ».

georgina_dufoixEn ce lundi soir, cette femme vient expliquer les raisons pour lesquelles des produits sanguins contaminés par le virus du Sida avaient été distribué à des transfusés ayant été contaminé.Que nous dit-elle de si choquant ce soir-là : « Je me sens profondément responsable ; pour autant, je ne me sens pas coupable, parce que vraiment, à l’époque, on a pris des décisions dans un certain contexte, qui étaient pour nous des décisions qui nous paraissaient justes. ».

C’est dans ce contexte que les responsables de l’époque ont fait le choix de poursuivre la distribution de sang, notamment aux hémophiles pour qui les perfusions sont indispensables, en dépit des risques avéré de contamination. Les raisons d’un tel choix sont depuis lors connues. Elles sont essentiellement d’ordre économique.

Dans le cadre de cette triste affaire, s’est manifesté de façon  éclatante le pouvoir de la connaissance, dans le cas présent un pouvoir de vie ou de mort. Il a également mis en lumière une pratique du pouvoir consistant à fragmenter le savoir de telle sorte que chaque responsable ne disposait en réalité que d’une parcelle de la connaissance qui aurait été nécessaire à un traitement adéquat du dossier. Il a donc fallu attendre qu’un scandale retentissant éclabousse le pouvoir pour que les citoyens disposent enfin de toute l’information utile dans le domaine, au combien important pour chacun, de la santé publique.

En réalité, cette affaire n’est qu’une partie immergée de l’iceberg de connaissance qui est volontairement caché aux citoyens en dépits de la nécessité d’informer chacun d’entre nous. Le plus souvent, le pouvoir choisit de garder le secret sur un certain nombre de dossiers. Bien entendu, le secret est souvent indispensable dans un certain nombre de cas. Mais cette culture du secret a conduit le pouvoir à en user et en abuser d’autant plus que cette attitude lui permet un renforcement de son pouvoir.

Dans ce dossier, je vais donc dans un premier temps considérer les nécessités du secret. Dans un second temps, j’évoquerai les risques engendrés par le secret à tout prix. La troisième partie me permettra d’adresser les limites du secret avant de conclure sur l’évolution possible vers une connaissance sans filtre.

Des nécessités du secret

C’est Francis Bacon qui écrit « Le savoir, c’est le pouvoir ». Dans la bouche de celui qui fut garde des sceaux du roi d’Angleterre Jacques Ier, ces mots prennent une dimension supplémentaire, une odeur de vécu. Il est vrai que de tout temps, la connaissance des affaires relatives à l’exercice du pouvoir ont été à la source même du pouvoir.

Mais ce qu’il faut comprendre de ces propos, ce n’est pas tant la recherche du savoir universel que la connaissance exclusive d’informations permettant d’exercer un pouvoir avisé s’appuyant sur des données confidentielles. Cette confidentialité est la clé de voûte de tout savoir si tant est que celui qui en dispose souhaite en user à son propre profit.

top-secretIl existe néanmoins un certain nombre de cas où le secret est une nécessité de l’action. C’est tout particulièrement le cas pour les affaires militaires et policières qui nécessitent une confidentialité de telle sorte que les ennemis de l’état ne soient pas en mesure d’anticiper les actions en cours. C’est également le cas d’un certain nombre d’affaires économiques pour lesquelles le secret peut permettre de mener à bien une transaction en toute quiétude et sans avoir à craindre des actions coercitives dissuadant tout accord.

Il y a donc, de toute évidence, nombre de situations pour lesquelles le secret est une chose acceptable et même bénéfique à l’exercice du pouvoir. C’est du reste un modèle tout à fait admis dans les principes qui régissent notre société. La difficulté avec un tel fonctionnement est qu’il est difficile de séparer le bon grain de l’ivraie.

En effet, déterminer les cas dans lesquels le secret doit s’appliquer est le plus souvent une décision difficile à prendre. C’est pourquoi, le plus souvent, la prudence l’emporte et le secret devient la règle automatiquement suivie, à tort ou à raison.

Si le secret prend peu à peu le pas sur un exercice plus ouvert dans lequel le savoir serait plus souvent partagé, il reste néanmoins un élément indispensable à un fonctionnement plus serein du pouvoir, plus serein pour nos dirigeants en tout cas.

Le secret à tout prix

Peu à peu, s’est installé dans nos sociétés une fracture profonde entre deux catégories d’individus. D’un côté, nous avons un groupe limité de « sachant », c’est-à-dire des personnes censées connaître, maîtriser et tracer un avenir radieux pour la multitude. De l’autre côté, nous avons une large majorité d’exécutants, c’est-à-dire des personnes sensées s’en remettre aux décisions du premier groupe.

librairie-du-congresC’est du reste la manière dont un grand nombre de sociétés sont organisées depuis des millénaires. Mais il y a un problème aujourd’hui. La constante diffusion de la connaissance dans toutes les couches de la population ainsi que la liberté d’accès à l’information permet dorénavant à un plus grand nombre de prétendre faire partie du groupe des sachant. Mais le pouvoir n’acceptant pas la dilution, ce groupe, tout en ayant conscience du phénomène, reste fermé au plus grand nombre, non plus en raison de son savoir supérieur mais en application de quotas invisibles lié au nombre d’ayant-droits.

Ainsi, durant la période récente, le groupe de « sachant » a divergé vers un groupe d’ayant-droits ayant conservé les mêmes prérogatives sans en avoir le mérite. Nous sommes passés d’une méritocratie acceptable à une oligarchie méprisable. Une oligarchie est une forme de gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit groupe de personne qui forme une classe dominante.

Dans un monde d’ignorance, tout cela n’aurait pas grande importance. Mais dans une société éclairée comme la nôtre, ceci pose une question fondamentale. Comment accepter dans une république démocratique qu’un petit groupe d’individus puisse concentrer tout le pouvoir décisionnel avec pour finalité première la satisfaction de leurs intérêts  au détriment du bien public ? La réponse à cette question n’est plus, depuis longtemps, parce que ces personnes savent ce qu’il faut faire. En réalité, le système est tellement sclérosé que la compétence n’est même plus nécessaire. Seule compte la cooptation interne de ces élites.

C’est du reste cette oligarchie que l’on devine derrière tant de ces décisions que la majorité ne comprend pas. Lorsque le bon sens populaire est mis à l’épreuve, ne doutez jamais que derrière le rideau, un groupe d’intérêt est à la manoeuvre. Et comme cette oligarchie est minoritaire, il lui faut un alibi pour commettre ses méfaits. Ce sont les lois et autres réglementations qui leur fournissent le droit d’agir en toute impunité.

Bien sûr, des tels actes ne peuvent pas être exposés au grand jour, au risque de soulever l’indignation. Il est donc essentiel de cultiver le secret et de limiter la connaissance des faits au strict minimum. Un autre élément essentiel est de brider le droit de suite, c’est-à-dire d’éviter tout bilan programmé qui permettrait de constater les résultats concrets de telle ou telle mesure.

Il est donc clair que le secret est devenu une arme de protection des élites, leur permettant d’agir dans l’ombre des cabinets sans avoir de comptes à rendre. Appartenir à cette élite, c’est être dans le secret. C’est un déni de démocratie et un mépris de la souveraineté populaire.

Des limites du secret

En fin de compte, le secret n’est plus qu’un rideau déchiré par l’accès universel à la connaissance. L’illusion du pouvoir dissimulant l’inanité de telle ou telle mesure en espérant que le temps efface les imperfections est devenue caricaturale d’une certaine forme d’exercice du pouvoir.

Au final, c’est le peuple qui retrouve le pouvoir par son vote et ces choix. Mais à quel prix. Les apprentis-sorciers de nos oligarchies jouent avec le feu en méprisant l’avis de ceux qu’ils sont censés protéger. Dans l’espoir de conserver leur pouvoir, ils poussent la majorité vers des solutions radicales en considérant que l’aspiration à la stabilité triomphera de l’aspiration au changement.

C’est tout le paradoxe de nos élus qui tour à tour prônent le changement pour s’empresser, une fois élu, de maintenir un statu-quo de bon aloi. L’objectif reste et demeure le maintien de l’oligarchie dominante. Au nom de qui et au bénéfice de qui ? Au nom du peuple souverain mais pas pour son bénéfice.

un-groupe-limite-dindividusNul ne doute que nos dirigeants aient des aspirations positives visant à l’amélioration des conditions de chacun. Mais alors, comment s’explique que mandats après mandats, si peu soit fait pour améliorer la situation générale des citoyens. C’est sans doute une maladie congénitale de l’oligarchie qui explique ce phénomène.

Cette maladie congénitale, c’est la conviction profonde que la plupart des problèmes complexes auxquels notre société doit faire face ne peuvent être correctement traités que par un groupe limité d’individus ayant la capacité de comprendre et d’analyser ces problèmes. De ce fait, l’opinion publique et le bien public ne sont plus alors que des éléments à prendre en compte parmi tant d’autres.

C’est ainsi que régulièrement, le vote populaire est bafoué parce que l’oligarchie considère que le choix n’est pas suffisamment éclairé. Nous sommes dans ce monde où un petit groupe considère que certaines questions ne peuvent pas être posées ou bien que les réponses à ces questions ne doivent pas être entendues. Mais alors, sommes-nous toujours dans une république ? Que signifie aujourd’hui la souveraineté populaire ?

Une connaissance sans filtre

Pour ma part, la connaissance a toujours été une aspiration profonde fondamentale à la défense de mes droits et de mes libertés. J’ai longtemps cru que la connaissance de chacun était la base fondamentale de notre démocratie. Hélas, année après année, j’ai réalisé que tout ceci était une illusion dont on alimente les foules pour les maintenir dans la servitude.

J’ai conscience aujourd’hui que le savoir n’est pas le pouvoir. C’est la dissimulation et le contrôle du savoir qui permettent aux élites d’exercer et de conserver le pouvoir. Ainsi, en faisant infuser dans nos sociétés sur-informées des sujets bien choisis, peu à peu, chacun d’entre nous est influencé et s’il n’y prend pas garde est conditionné afin d’avoir un avis autorisé sur telle ou telle question.

Au bout du compte, c’est la question du libre arbitre qui est en cause aujourd’hui. La connaissance requiert une démarche individuelle de mise en perspective d’un problème de son propre point de vue. Etre entouré d’images virtuelles donnant un éclairage prédéfini sur tel ou tel sujet peut donner l’illusion d’une vérité incontestable.

Mais si chacun de nous examine chaque sujet en fonction de son propre éclairage tout en considérant les autres avis sur le sujet, il sera surpris de découvrir un nouvel horizon purgé des scénarios que d’autres écrivent pour nous. En réalité, c’est en reconquérant notre libre arbitre que nous pourrons nous débarrasser du pouvoir envahissants des oligarchies auto-proclamés qui aspirent à prendre le contrôle de nos vies.

C’est la raison pour laquelle la reconquête de notre libre arbitre passe par la reprise en main de la connaissance, une connaissance sans filtre et sans contrôle dans laquelle chacun puisse se faire une opinion indépendante et éclairée sur tous les sujets. C’est un effort demandé à chacun d’entre nous mais c’est le prix à payer pour avoir de nouveau la liberté de penser et briser le cercle restreint de nos oligarchies.

A très bientôt.

Chandra

 

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