Dossier Politique

Pouvoir et Conquête – Le dossier

Dimanche 6 mai 2007, outrance de la victoire. Ce jour-là, Nicolas Sarkozy est élu président de la république à l’issue du second tour. Ce soir-là, dans la joie de sa victoire, ses partisans et lui-même se retrouvent à l’orangerie où il prononce un discours de victoire à une foule massée sur la place de la Concorde. Un nom fort peu approprié dans ces circonstances tant la victoire fut peu modeste et annonciatrice des défaites à venir.

Il est vrai qu’avant ce fameux discours, place de la Concorde, le vainqueur avait fait une halte fort symbolique au Fouquet’s où, entouré des siens et de ses principaux soutiens, il avait célébré sa victoire. Mais entre le Fouquet’s et la terrasse de l’orangerie, la politique publique reprenait ses droits et les mots de son discours étaient mieux choisis que le lieu de son dîner.

Ainsi, il proclame : « Ce soir, c’est la victoire de la France. Il n’y a qu’une seule France. Je vous demande, d’être généreux, tolérants, fraternels. Je vous demande de donner l’image d’une France réunie, rassemblée, d’une France qui ne laissera personne derrière. La victoire n’est pas la revanche, c’est l’ouverture. Des millions de Français nous regardent. ».

la-victoire-ecrasanteOui, la victoire n’est pas la revanche, pas en tout cas dans une démocratie qui nécessite le maintien d’un certains nombres d’équilibres. En cela, Nicolas Sarkozy démontrait en cet instant qu’à défaut d’apprécier la Princesse de Clèves, il connaissait bien ses classiques et l’obligation d’une transition rapide entre une campagne électorale révélant les antagonismes profonds d’une société et le nécessaire apaisement qui doit présider à l’exercice du pouvoir.

Car paradoxalement, c’est justement au moment de la victoire que doivent s’établir au plus tôt les passerelles entre adversaires. C’est en tout cas les leçons que l’histoire a toujours donné aux apprentis-conquérants oublieux de la règle universelle qui régit le pouvoir, l’acceptation par tous de la délégation de son autorité à un homme qui n’est pas nécessairement celui qui incarne ses idées mais celui que nous acceptons comme le nouveau représentant de l’autorité.

Reste à mieux comprendre le cheminement que doit suivre une victoire pour permettre ce transfert de pouvoir de la manière la plus efficace. Rien de mieux que l’histoire d’un grand conquérant pour illustrer les mécanismes subtils permettant de pérenniser une victoire dans le temps. C’est Alexandre le grand qui va nous servir d’exemple.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps évoquer les conquêtes d’Alexandre. Dans un second temps, j’évoquerai les difficultés engendrées par ses conquêtes. La troisième partie me permettra d’examiner la tentative d’Alexandre pour réconcilier les hommes avant de conclure sur les similitudes avec l’époque actuelle.

Des conquêtes d’Alexandre

 L’histoire d’Alexandre le grand a traversé les âges. Sa destinée est remarquable à de nombreux points de vue. L’un des plus notable est le fait qu’il ait, de son vivant, réuni sous sa responsabilité écrasante les territoires de la Grèce et de la Macédoine dont il était natif, mais aussi ceux d’Asie mineure (l’actuelle Turquie) ainsi que tout le Proche et le Moyen-Orient sans compter les territoires entre la Perse et l’Indus.

alexandre-le-grandEn dix ans de conquêtes violentes et sans répit, il a abattu tous ses adversaires sans la moindre pitié. Seule la mort a pu arrêter son élan alors même que son ambition sans limites allait le conduire vers l’ouest, à la conquête de toute la méditerranée.

Il a beaucoup été question de sa personnalité ambiguë ainsi que sa violence. Mais ce que l’on évoque moins souvent, c’est la vision qu’il a porté durant la fin de sa courte vie et en particulier un fait notoire qui a sans aucun doute permis à ses successeurs de conserver l’unité de territoires disparates à une échelle certes plus petite mais néanmoins d’une taille plus considérable que celle de nos états modernes et ce durant plusieurs siècles.

Nous évoquons ici des faits qui se sont déroulés il y a plus de deux mille trois cents ans, à une époque où l’administration disposait de moyens de communication extrêmement limités ne facilitant pas les choses. En particulier, il était fort commun de  s’en tenir aux coutumes de sa cité ou de sa région plutôt que d’appliquer des lois promulguées par un souverain étranger si loin de soi.

Alors bien sûr, les moyens de rétorsions étaient terrible et sans pitié mais de toute évidence, cela ne pouvait suffire à maintenir l’unité de l’empire si ce n’était l’envie de chacun de suivre les décisions d’Alexandre.

En réalité, Alexandre avait su tisser un réseau étroit d’hommes remarquables, fidèle à ses idées. Mais il avait également su conserver des structures anciennes et respecter les coutumes et les dieux. Ainsi, il avait pu se faire autant respecter par sa force et la puissance de ses armées que par sa capacité à amalgamer à sa culture d’origine tout ce qu’il avait découvert durant tout son périple en Asie.

A la fin, il avait été au-delà de l’amalgame, avec l’ambition de créer une nouvelle culture enrichie de la même manière par les traditions européennes et les traditions venue d’Asie. Il est mort avant d’avoir pu achever son œuvre. Nul autre n’a eu la force ni la clairvoyance  de poursuivre son grand dessein.

De la conquête à l’empire

Un empire comme celui d’Alexandre était d’une telle immensité qu’il ne semblait pas possible de pouvoir le diriger sous un seul nom. C’est pourtant ce qui a été fait en un temps assez court. Comment donc a été réalisé ce miracle ?

Fort simplement en réalité. La première chose qu’a faite Alexandre fut de conserver les anciennes structures de gouvernement de l’empire Perse auquel il succédait. Cet empire était divisé administrativement en une vingtaine de provinces appelées satrapies à la tête desquelles étaient nommés des gouverneurs, représentants de l’autorité centrale et disposant d’une large autonomie pour administrer, rendre la justice et maintenir l’ordre dans la province.

L’autre fait marquant était l’hétérogénéité de l’administration des différentes provinces. En effet, les perses avaient eux-mêmes conservé les anciennes répartitions de l’autorité. Ainsi, la province égyptienne avait gardé son découpage en circonscriptions comme au temps des pharaons alors que les provinces d’Asie mineure étaient découpées en cités distinctes ayant conservé leurs spécificités.

la-pyramide-administrativeDe toute évidence, la volonté des perses était d’asseoir sa domination en faisant appel à la collaboration avec les structures de pouvoir locales. Les conquérants cherchaient ainsi à apparaître plus comme protégeant les traditions et sanctuaires que comme les bouleversant. Ainsi, les élites locales étaient associées à la bonne marche de l’empire.

Alexandre avait assimilé ce mode de gouvernement et l’avait fait sien en réalisant qu’elle était la condition nécessaire à l’établissement de son autorité nouvelle sur des territoires conquis par la force. Mais peu à peu, au contact de peuplades de plus en plus éloigné de sa terre natale, il réalisa que son empire si disparate ne pourrait pas être celui qu’il souhaitait sans des changements plus profonds.

Alexandre était un corps étranger dans cet Orient compliqué. Lui, fils d’une longue lignée de rois de Macédoine, ayant hérité de son royaume à la mort de son père, était avant tout un macédonien. C’est sans doute en cheminant dans l’immensité de son vaste empire qu’il a réalisé l’ampleur de sa conquête et le besoin d’établir des bases plus solides à son autorité.

Sa réponse fut radicale. En effet, il organisa les fameuses noces de Suse. Cet épisode fut un acte symbolique très solennel révélateur de la volonté du roi de fondre en un seul peuple les Macédoniens et les Grecs ainsi que les Asiatiques. C’est ainsi que dix mille de ses compagnons épousèrent le même jour des femmes asiatiques. Le conquérant voulu également intégrer de jeunes Perses parmi les cadres de son armée. Cette dernière décision entraîna un mécontentement profond qui obligea Alexandre à payer les dettes de ses soldats pour calmer leur colère.

Des limites de la victoire

Au fond, la tentative d’Alexandre n’a été qu’une variation de l’éternelle volonté de vouloir faire accepter à ses anciens ennemis l’amertume de la victoire. Le plus souvent, l’histoire nous apprend que l’élan d’une victoire est rapidement suivi du ressentiment des perdants. Il semble alors plus difficile de conserver que de prendre le pouvoir.

Car prendre le pouvoir ne requiert qu’une ambition associée à des moyens. Si la réussite, les circonstances, ou bien les deux réunis sont en votre faveur, la victoire est possible. Mais conserver le pouvoir requiert tout autre chose. Ici, c’est le consensus et l’équilibre qui sont les nouveaux maîtres. Les négliger, c’est cultiver l’ambition d’autrui.

un-equilibre-fragileLa conquête nécessite la mobilisation des hommes et des passions alors que la conservation revient à maintenir les forces qui vous sont contraires dans un état de démobilisation et les passions au minimum. C’est ainsi que les périodes de plus grande paix et de plus grande sécurité sont toujours celles où le confort est présent et le quotidien le plus paisible.

C’est Stefan Zweig qui écrivait à propos de l’empire Austro-Hongrois dans lequel il avait grandi : «  Tout, dans ce vaste empire, demeurait stable et inébranlable. Personne ne croyait à des guerres, à des révolutions et à des bouleversements. Tout évènement extrême, toute violence paraissaient presque impossibles dans une ère de raison. ».

Cette touchante confiance fut pulvérisée par le cataclysme de la grande guerre en 1914. Et pourtant, le XIX ème siècle, avec son idéalisme et sa foi dans le progrès, avait su construire un monde stable dans lequel les empires avaient fructifié. Ces empires s’étaient construits sur les fondations solides de l’aspiration des sociétés à la sécurité et à la prospérité.

Il est donc à noter que la victoire et ses contraintes imposées par la force sont toujours dérisoires si elles ne sont pas accompagné d’un projet de vie, de civilisation qui soit en rapport avec les aspirations de chaque individu quel qu’il soit et où qu’il vive.

A quand une conquête pour autrui ?

Pour ma part, j’ai bien souvent assisté à des victoires sans lendemains. En tout cas pas les lendemains auxquels on aurait pu s’attendre. Le plus souvent, l’illusion de la victoire masque un temps la réalité. Cette réalité est que chacun conserve son opinion sur la plupart des sujets et n’attend que le temps où ses idées triompheront à nouveau.

Pour se donner une chance de transformer une victoire en un changement, il faut prendre soin de susciter une adhésion en masse. Et pour ce faire, un discours parait inutile au regard du poids des actes.

En effet, si la communication est utile pour dissiper des malentendus, elle ne peut que renforcer le ressentiment face aux tentatives de persuasion. C’est dans la compréhension des aspirations profondes des personnes et dans les possibilités que le pouvoir offre de réaliser ses aspirations que chaque individu peut faire évoluer son opinion et soutenir à son tour le pouvoir en place.

Reste encore à bien comprendre quelles sont ces aspirations et ne pas prêter à d’autres les mêmes que les siennes. A ce titre, bien des souverains font l’amalgame entre leurs objectifs et ceux de leurs concitoyens. C’est une erreur fort commune qui peut devenir dangereuse  à terme si votre propre conviction vous aveugle. En réalité, la vision d’un homme est toujours sensiblement différente de celle d’autrui, ne serait-ce que par la différence intrinsèque de point de vue.

A ce titre, Alexandre avait compris cette nécessité et avait su prendre sa chance afin de mettre en place un empire qui, même fragmenté, avait offert une alternative acceptable à la conquête. Après lui, nombreux ont été les grands conquérants, peu ont su accepter des compromis, mais seul ceux qui ont su le faire ont pu établir un pouvoir durable.

La nature du pouvoir est ainsi faite qu’en dépit de la puissance qu’on lui prête, elle n’est en fait jamais plus forte que lorsqu’elle sait partager son pouvoir et tout mettre en œuvre pour combler les aspirations de ceux qu’elle dirige plutôt que les siens propres.

A très bientôt.

Chandra

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.