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Pouvoir et Nouveauté – Le dossier

17 juillet 1984, dépoussiérage au sommet du pouvoir. Ce jour-là, François Mitterrand, nomme Laurent Fabius premier ministre. A trente-sept ans, il devient et est encore à ce jour le plus jeune chef de gouvernement de la Vème république.

Il fallait sans doute cela pour passer du socialisme classique incarné par Pierre Mauroy à un social-libéralisme qui était davantage dans l’air du temps. Et rien de mieux pour rendre tout ceci crédible aux yeux de l’opinion qu’une nouvelle incarnation qui modernise l’image vieillotte de la gauche de cette époque.Ainsi, Laurent Fabius fut cette tentative de modernisation plus ou moins réussie dont la politique nous abreuve régulièrement. C’est une façon comme une autre de changer ou d’infléchir les choses non seulement en le faisant mais en l’incarnant. Comme s’il était impossible au personnel politique d’évoluer et qu’il était nécessaire de changer les personnes.

La nouveauté au pouvoir est à la mode depuis un certain nombre d’années. Probablement depuis l’avènement de la télévision comme principal média permettant l’accès au pouvoir. L’image projetée parait plus puissante que les mots. Plus simple également et plus efficace en fin de compte.

En effet, la démocratie a ceci de  particulier qu’elle nécessite un choix de la part du peuple souverain. Mais qui dit choix ne dit pas forcément un bon choix. Ainsi, l’élection n’est pas seulement la sélection du plus compétent ni du plus apte à exercer la fonction. Elle est le plus souvent un choix qui permet de se débarrasser de celui qui est devenu impopulaire ou encore celui qui plaît plus qu’il ne convainc. Certes, la fonction nécessite un certain nombre d’étapes à franchir et la route est longue pour atteindre le pouvoir suprême.

Mais il semblerait que les choses évoluent et que le chemin se raccourcisse pour laisser la place au roi de nos temps moderne, la nouveauté. Sans aucun cynisme, il est de plus en plus clair que les prochains élus seront davantage choisis pour leur image avantageuse que pour leurs compétences affirmées dans l’exercice de fonctions publiques.

Vous me direz qu’il faut bien faire quelque chose et tenter de changer. Et tant qu’à faire, autant changer pour quelqu’un qui incarne l’image du changement. Sauf que le pouvoir est très conscient de cette illusion d’optique et qu’il en use et en abuse pour leurrer la population, quitte à finir par se leurrer lui-même. Il est donc illusoire de penser que la nouveauté d’une image puisse être l’avatar d’une nouveauté fondamentale alors même qu’elle n’est dans le fond qu’une nouvelle incarnation du pouvoir en place.

Dans ce dossier, je vais tout d’abord considérer les bienfaits et les limites de la nouveauté avant d’étudier la destinée inexorable de toute nouveauté. Puis, dans un second temps, je distinguerai les différences fondamentales entre nouveauté au pouvoir et pouvoir novateur. Enfin, sera évoqué la réalité de l’absence de nouveauté si ce n’est dans la forme et comment changer cela.

Les bienfaits de la nouveauté

La nouveauté au pouvoir, c’est tout de même une bonne chose. Trop souvent, le pouvoir exercé dans la durée s’use dans un exercice souvent rude et aux résultats incertains. Il est bien difficile de satisfaire une majorité et bien plus facile de mécontenter des minorités successives. Une réforme sur le travail et voici les syndicats et les employés sur votre dos. Une réforme des retraites et bienvenu aux retraités dans le bal des mécontents. Une réforme des écoles et ce sont les parents d’élèves qui manifestent. Ainsi, réforme après réforme, le mécontentement gagne inexorablement du terrain.

Peu à peu, l’exercice démocratique rend la tâche du pouvoir de plus en plus difficile. C’est alors que la nouveauté vole au secours du pouvoir. Tel un leurre inédit aux artifices déployés, la nouveauté brouille les pistes et diverti l’opinion. Tous espèrent de nouveau un changement qui n’arrivera pas. Mais quand bien même, c’est un répit de plus pour le pouvoir qui peut ainsi gagner un peu de temps. Car le paradoxe est que l’exercice du pouvoir requiert un temps long que nos sociétés modernes trop pressées ne lui laissent plus. Il est donc quelquefois nécessaire de faire diversion afin d’avoir enfin de temps de gouverner.

Et puis, des hommes et des femmes nouvelles sont autant de chances de faire les choses de façon un peu différente. Chacun apporte un style et une énergie nouvelle et quelquefois même des idées. C’est ainsi que de la nouveauté peut naître quelquefois le changement. Souvent du reste par hasard plus que par volonté tant c’est la nouveauté elle-même qui est recherchée plus que le changement lui-même.

Toujours en quête de davantage de temps et de pouvoir, la nouveauté est donc un habile stratagème permettant de poursuivre une politique tout en donnant des gages au peuple souverain. Plus qu’une imposture, c’est davantage une réponse habile à la demande permanente de changement qui émane des électeurs.

Et puis, la recherche de la nouveauté, c’est la prise d’un risque tout de même. C’est toujours mieux que l’indifférence face aux mécontentements. C’est d’une certaine façon la prise en compte de l’aspiration de la majorité d’entre nous au changement. Le pouvoir manifeste ainsi sa conscience de la nécessité du changement sans pour autant abandonner le pouvoir ni user de la force. En quelque sorte, la nouveauté est la politesse du pouvoir envers ceux qu’il dirige.

Nouveau, et après ?

L’ennui est que la nouveauté d’une image ou d’un style ne suffit pas toujours à répondre aux attentes du plus grand nombre. C’est le plus souvent une mauvaise réponse à une vraie question. Ne pas répondre, c’est souvent insupportable. Alors mieux vaut divertir par un artifice brillant. La nouveauté est ainsi le moyen idéal pour le pouvoir de faire se porter l’attention  sur la nouveauté elle-même. C’est pratique. Et de ce fait, plus la nouveauté est différente, plus grand sera le temps qui lui sera porté. Le nec plus ultra étant une nouveauté elle-même porteuse de diversions multiples qui par leur accumulation vont mobiliser l’attention des médias et de la population sur une très longue période.

Dans cette catégorie, l’incarnation la plus récente a été incarnée par Bernard Tapie, businessman et saltimbanque mêlant affaires, sport et politique, qui pendant plus de dix ans a suscité curiosité, agacement et admiration dans un savant mélange de provocations et de d’agitations. Au final, cet homme aura occupé et diverti les français durant de nombreuses années pour un résultat final insignifiant. Si tout le temps passé à s’occuper de ce tumulte avait été consacré aux véritables problèmes de notre société. Peut-être aurions-nous pu avancer un tant soit peu vers le chemin d’une société meilleure. Mais non, une fois de plus, le pouvoir nous avait placé un divertissement de plus sur le chemin du progrès déjà encombré par les faux semblants et les idées reçues.

Le problème de toute nouveauté est qu’elle ne dure qu’un temps. Après les premiers instants d’un engouement plus ou moins intense, viennent bien vite les premières désillusions puis le lent déclin d’une passion, ravivé sans plus jamais être à la hauteur de la prime espérance. C’est la destinée de toute nouveauté que de vieillir et de ne plus être à la page. Comme l’écrit si bien Frédéric Beigbeder, « l’avantage avec la nouveauté, c’est qu’elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente ». Et quand l’ancienne nouveauté s’envole, ne reste que le dépit d’un dernier reflet de jeunesse.

Plus l’engouement fut puissant et plus dure est la chute. C’est le manque de nouveauté qui nourrit la soif de renouveau. C’est comme avoir goûté à l’amour et en redemander sans cesse. Il n’y a qu’à voir tous ces hommes et ces femmes d’un certain âge courant après le fruit vert comme l’on prend un bain de jouvence dans l’espérance d’un rajeunissement.

Quand la nouveauté s’envole

La nouveauté est un fruit dangereux pour les esprits sensibles. Ils y perdent leurs dernières illusions en réalisant l’impensable. Eux qui se sont connus si jeunes, qui ont tant de fois incarné la nouveauté auprès de ceux qui les ont aimé ne sont plus rien d’autre que des vieilleries. C’est Machiavel qui en avait constaté la puissance dans l’esprit de chacun : «  Une des premières choses de l’homme, c’est sa fureur pour la nouveauté, deux grands mobiles font agir les hommes ; la peur et la nouveauté ».

Beaucoup s’intéressent à elle lorsqu’elle apparait, tentant d’en cerner les mystères et la puissance. Mais pour ma part, je m’attache davantage aux fins de règne, lorsque la nouveauté est depuis bien longtemps oubliée. C’est à cet instant précis que se révèle la vacuité de la chose, dans ses derniers instants, dans ses moments où l’engouement a disparu. Dans ces moments, tous prennent conscience que la chose qui, pendant un certain temps, a pris tant d’importance ne représente plus rien. Se pose alors la question du pourquoi et c’est le bon moment pour se poser cette question. La lucidité permet alors de comprendre ce besoin de nouveauté. Reste les regrets de ce que la nouveauté, par son pouvoir d’attraction, nous a fait perdre.

Soudain, tous réalisent qu’ils ont été la dupe de leurs propres envies. L’homme est ainsi fait. Il ne sait pas résister à la tentation. Celles que propose la nouveauté sont les plus puissantes. C’est la raison pour laquelle le pouvoir en use dans tant de cas avec toujours autant de succès. J’en veux pour preuve la noria incessante de nouveaux ministres qui chacun à leur tour font leur tour de piste en proclamant leur volonté de changement. Attendons de voir celui qui viendra nous dire « Mon objectif est de ne rien changer ». C’est pourtant, dans le fond, ce que tous finissent par faire, impuissant à changer quelque chose que ce soit par manque de volonté ou par incapacité d’identifier ce qu’il serait nécessaire de faire.

Si nous faisons abstraction de l’absence de volonté, comment pourrait-on pallier à cette incapacité au changement et mettre en oeuvre tout le nécessaire pour le préparer au mieux. De toute évidence, cela reviendrait à mieux comprendre ce qui permettrait de qualifier un pouvoir de réellement novateur.

Un pouvoir novateur

Le pouvoir use d’une confusion dans l’esprit des citoyens entre l’apparence de la nouveauté et la réalité d’un pouvoir novateur. Ainsi, l’amalgame entre personne nouvelle et action nouvelle entretient l’illusion d’un changement qui au fond n’est que de pure forme. Un pouvoir novateur n’a ni obligation ni nécessité d’être incarné par une personne nouvelle. Cela parait plus simple et plus aisé mais il n’en est rien. La réalité est toute autre. C’est la connaissance et la volonté qui permet le changement. La connaissance permet de connaître le chemin à suivre et la volonté donne l’énergie de le parcourir.

A contrario, le manque de connaissance ne permet pas, quelle que soit la débauche d’énergie dépensée, de réussir à trouver le nouveau chemin. Il n’y a que les esprits naïfs qui peuvent s’imaginer que sans aucune expérience, un homme peut tracer sa route. Intelligence et bon sens ne peuvent pallier au manque de connaissance. C’est pourtant cette ignorance qui est le passeport de la nouveauté. Les ignorants y trouvent une seconde chance car il n’est nul besoin de connaître pour faire. La connaissance devient inutile et est même perçue comme un obstacle au changement. Du reste, c’est quelquefois le cas, lorsqu’un changement est si profond qu’il bouleverse le monde.

Mais le plus souvent, le changement vient de ceux qui ont su combiner des connaissances différentes entre-elles et les faire agir ensemble. Tel fut le cas pour Thomas Edison (photo ci-contre) qui fut un inventeur prolixe tout au long de sa vie. La connaissance est la source de toute chose et ceux qui prétendent le contraire seraient bien avisés de justifier leurs avis plutôt que d’en faire une posture stérile et sans objet si ce n’est la promotion de leurs égos. En réalité, l’ignorant n’a que son absence de savoir à partager avec autrui, rien de bien nouveau en somme. Alors que la connaissance permet l’enrichissement de chacun. S’il existe donc une nouveauté qui mérite qu’on la défende, c’est bien celle de connaissances nouvelles.

Oui mais voilà, découvrir de nouvelles connaissances, acquérir un nouveau savoir n’est pas à la portée de n’importe qui. C’est un travail exigeant, difficile et nécessitant le plus souvent un temps et des moyens importants. Rien de très glamour dans tout cela. Alors qu’un beau visage, un sourire avenant et des manières, c’est disponible dans tous les rayons avec un stock inépuisable et constamment renouvelé.

Rien de nouveau

Alors, rien de nouveau à se mettre sous la dent ? Tout est donc vain et sans objet. Loin de là. Il existe de véritables nouveautés à commencer par les talents nouveaux qui se révèlent années après années dans les domaines artistiques ou scientifiques. Mais la véritable nouveauté ne se proclame pas, elle se démontre par des actes et des actions. Il ne suffit pas d’être neuf pour être nouveau. Du reste, le plus souvent, le neuf est fait avec du vieux et du réchauffé. Rare sont les hommes nouveaux porteurs d’idées novatrices.

La véritable nouveauté doit être recherchée, en effet elle est porteuse de changements alors que le neuf sent la peinture fraîche et me fait immanquablement songer à une vieille guimbarde retapée à l’apparence impeccable mais au moteur sans souffle. Rien d’étonnant que tant de ces nouveautés si prometteuses aient au final tant déçu. En vérité, comment pourrait-il en être autrement. Comment imaginer que sans aucune expérience, une personne puisse résoudre des problèmes aussi complexes que ceux de nos sociétés. Reste l’espérance souvent attachée à la jeunesse. C’est elle sans doute qui fait espérer à tant d’hommes et de femmes qu’un nouvel homme providentiel va venir nous aider.

C’est une belle croyance que j’ai déjà évoqué dans un ancien article et dont vous savez ce que je pense. Je doute que faire appel à autrui soit d’un quelconque secours. C’est la nature du pouvoir que de donner de fausses espérances. L’important n’est plus de comprendre mais de croire. L’incrédulité n’est plus une qualité dans ce monde. Une masse crédule et prompte aux enthousiasmes provoqués par une jeunesse sans esprit critique, tel est le monde dont rêve le pouvoir. Un monde de jeux vidéo où personne ne meurt à la fin. Un monde d’individus tous élevés au rang de seigneurs. Un monde d’égos gonflés de vanité et isolés les uns les autres. Dans le fond, il n’y a rien de nouveau dans tous cela sinon la perpétuelle rengaine des égoïsmes.

Au milieu de tant de vanité, le pouvoir impose la sienne, supérieure en ceci qu’elle définit la limite de toutes les autres. Et si pour cela, il est nécessaire d’insuffler un peu de sang nouveau, qu’à cela ne tienne, les volontaires affluent sans cesse, portés par l’ambition d’être le premier. Pour ma part, cette course effrénée aux honneurs me désole. Elle n’est dans le fond que la manifestation de l’esprit agraire de notre espèce où chacun prétend être le premier des moutons courants sans cesse vers une destinée inconnue dans le seul but d’être en tête mais sans jamais savoir où il va.

A très bientôt.

Chandra

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