Dossier Politique

Pouvoir et Populisme – Le dossier

9 novembre 2016, pouvoir de la multitude. Ce matin-là, je me lève avec la curiosité de savoir qui les habitants des Etats-Unis ont choisi comme leur nouveau chef d’état. donald-trumpDonald Trump est en tête et en passe de devenir le nouveau président. Choc de la réalité qui fracasse les croyances. Sensation étrange de vivre un changement d’époque.

En ce mercredi matin, je ne peux m’empêcher de songer aux écrits de Stefan Sweig : « Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaitre dès leurs premier commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque. ». Et pourtant, nous sentons tous qu’un vent se lève. Ce vent annonciateur de changements profonds qu’il me semble essentiel de mieux comprendre.

L’explication la plus commune qui est donné à l’élection américaine est la résurgence du populisme. Ce mot est très utilisé et sans doute trop ce qui en galvaude le sens profond. Il est donc indispensable de mieux comprendre cette notion afin de ne pas s’en servir comme d’un bouclier permettant d’occulter tout débat sur le fond.

Or l’histoire nous apprend bien des choses sur les évènements qui précèdent l’éclosion du populisme, les forces qui sont mises en actions, les méthodes toujours identiques permettant de lutter, en vain, contre le populisme ainsi que les changements profonds qui résultent de tels accès de fièvre. Je propose donc de vous conduire dans l’œil du cyclone afin de mieux comprendre ce qui s’est passé, ce qui se passe et ce qui va probablement se passer dans les années à venir en fonction des signes avant-coureurs que j’aurais évoqué au préalable.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps évoquer les origines du populisme et ses premières incarnations dans l’histoire. Dans un second temps, j’analyserai ce qui se passe aux Etats-Unis. La troisième partie nous fera traverser l’Atlantique pour nous retrouver en Europe. Enfin, seront évoquées les évolutions possibles de cette crise avant de conclure sur les portes de sorties de ce cycle populiste.

La naissance du populisme

C’est la république romaine qui a connu la première incarnation connue de populisme. A la fin du IIème siècle avant Jésus-Christ, la république Romaine connait une crise économique et sociale sans précédent dans son histoire. C’est une crise de croissance qui suit une période d’expansion sans commune mesure à la suite de la victoire définitive contre Carthage, la mainmise sur l’occident et la domination sur l’orient méditerranéen, la Macédoine et la Grèce.

Or, les guerres ont essentiellement profité aux plus riches. Les grandes familles ont pu se constituer d’immenses domaines agricoles au détriment des petits producteurs agraires qui ont été ruiné par la mondialisation soudaine de leur économie. En particulier, le blé en provenance de Sicile, nouvelle province romaine exploitée par les grandes familles romaines, impose une concurrence insupportable aux agriculteurs du Latium contraints de vendre leurs terres.

De plus, l’état romain, devant la nécessité de rembourser ses dettes de guerre, donne la jouissance de ses biens fonciers aux familles nobles qui conserveront les biens cédés. La privatisation de l’économie en quelque sorte si l’on considère que les terres agricoles constituaient l’essentiel de l’économie de ce temps.

Enfin, cette noblesse accapare les magistratures et contrôle la mise en œuvre des lois et les nominations de ceux qui vont pouvoir exploiter l’empire naissant en pillant le plus souvent les ressources misent à leur disposition de manière systématique.

La masse des citoyens romains, petits propriétaires fonciers, appauvris par la crise agraire et contraint de vendre leurs terres, se sont réfugiés à Rome rejoindre la plèbe. Dans la capitale, le chômage s’accroit en raison de la concurrence accrue des esclaves résultant des conquêtes. La cohabitation entre une plèbe constituée de citoyens romains à part entière vivant de plus en plus mal son déclassement et une noblesse faisant étalage d’un luxe de plus en plus tapageur devient explosive et va conduire à un accès de fièvre inéluctable.

les-gracquesUn homme, Tibérius Gracchus, issu d’une grande famille noble, est élu tribun de la plèbe en 133 avant J-C. Il a compris que la situation nécessitait un changement profond et décide la mise en œuvre d’une réforme agraire limitant l’occupation des terres à 125 hectares par personne et révoquant l’occupation des terres publiques. Le sénat, aux mains de la noblesse s’opposa aux réformes et suscita des émeutes aux cours desquelles Tibérius Gracchus fut tué.

Dix ans plus tard, rien n’étant réglé, son frère, Caius Gracchus devient tribun de la plèbe à son tour. Il tente lui aussi de mettre en œuvre une réforme agraire qu’il assorti également de mesures de contrôle des nominations des gouverneurs à la tête des provinces. Lui aussi est assassiné deux ans après son élection, après que le sénat ait pour la première fois promulgué un « senatus consultum ultimum » autorisant son élimination par n’importe quel moyen.

Les deux frères ayant fait appel au peuple pour soutenir leurs réformes au prétexte de la défense de leurs intérêts, les historiens considèrent qu’ils sont les premiers populistes de l’histoire en ceci qu’ils se sont tous deux opposés aux intérêts d’une élite dominante. Cette défense des intérêts du peuple et leur émergence récurrente lors des périodes de crise est un marqueur précis de l’émergence du populisme.

Il est du reste frappant de constater les similitudes profondes entre la situation économique et sociale de cette époque ancienne avec la situation que les pays occidentaux connaissent aujourd’hui. Est-ce à dire que les conditions d’un accès de populisme soient réunies. C’est une possibilité que nous nous devons d’examiner aujourd’hui.

Le populisme aux Etats-Unis

Les Etats-unis ont traversé eux aussi, durant la dernière décennie, une crise économique et sociale de grande ampleur. La mondialisation systèmatique de l’économie et la mise en concurrence qui en a résulté a conduit à une baisse considérable du pouvoir d’achat des citoyens américains.

Cette crise a heurté de plein fouet un peuple qui pouvait considérer être, à l’instar des romains de la république, les perdants d’une époque qui a pourtant consacré leur triomphe sur le plan de l’impérialisme et du triomphe des idées.  C’est pourtant ces mêmes idées qui les ont conduits à vivre la précarisation et le creusement des inégalités au bénéfice des plus fortunés. Ces familles richissimes qui concentrent l’essentiel des moyens de production et des capitaux sont les grands bénéficiaires de la mondialisation qui démultiplie la circulation des biens.

La classe moyenne américaine qui durant de nombreuses années ont été les légionnaires de l’expansion américaine se retrouvent dorénavant les laissés pour compte d’une expansion dont le centre de gravité s’est déplacé essentiellement en Asie. Or, les Etats-Unis sont eux aussi une république dont la « plèbe » élit les représentants. Les ingrédients nécessaires étaient donc réunis pour assister à l’émergence du populisme. Mais cela n’était pas suffisant.

donald-trumpIl a fallu encore que se cristallisent tous les mécontentements sous l’égide d’un homme. Cet homme est issu d’une grande famille américaine. Il fait partie du club des puissants. Il fait partie de ceux qui se sont enrichis au-delà du nécessaire. Mais il est également un homme qui par ses positions antérieures et son attitude provocatrice a longtemps été considéré comme un marginal au milieu des siens. Il a été rejeté, vilipendé et discrédité sur le plan moral.

Donald Trump est cet homme haï, critiqué par tous, dans le monde entier à de rares exceptions. Et pourtant, contre toute attente, c’est cet homme qui a été choisi. Alors bien sûr, il est aisé de considérer que les américains sont dans l’erreur et que c’est cette élection est une victoire de la démagogie. Mais pour ma part, bien que je ne partage pas les idées de cet homme, j’ai voulu en savoir davantage.

J’ai écouté attentivement le discours durant lequel cet homme a déclaré sa candidature. Au-delà de l’outrance qui est propre à la personnalité égocentrique de cet homme, j’ai entendu un discours centré sur un message fondamental. Ce message fondamental est le suivant : « Rendre sa grandeur aux Etats-Unis ». Dans ce simple leitmotiv, il y a un signal puissant envers tous ceux qui sont restés au bord de la route de la prospérité. Ce signal est tout simplement que cette grandeur retrouvé sera obligatoirement la reconquête de leur propre grandeur.

Il y a sans conteste quelque chose d’inquiétant pour un non-américain que d’entendre leur futur président appeler à la reconquête de leur grandeur perdue. Sans aucun doute, une telle position ne manquera pas d’impliquer des changements dans les relations que nous avons avec notre principal allié. Mais il y a également un message fort qui est envoyé et que nous nous devons d’entendre.

Le populisme en Europe

brexitLe 23 juin 2016, a eu lieu au Royaume Unie le référendum sur le maintien de ce pays dans l’union européenne. Contre toute attente et en contradiction avec toutes les prévisions, c’est le NON qui l’a emporté avec 1,3 millions de voix d’avance. Comme aux Etats-Unis, la volonté d’une majorité de personnes touchée par la crise et le déclassement ont prévalu sur l’avis défendu par l’establishment.

Une fois de plus, les analystes ont vu là une poussée de populisme qui a entrainé un changement de gouvernement et des conséquences immédiate sur la conduite du pays. Cette élection est révélatrice de quelque chose de plus profond me semble-t-il qu’un simple mouvement d’humeur. C’est avant tout la démonstration que, faute de pouvoir changer la situation actuelle des citoyens plongés tous les jours davantage dans une précarité profonde et durable, ceux-ci sont arrivés au point de bascule.

Le point de bascule est, dans les démocraties, le moment ou une majorité, établie depuis de nombreuses années, est révoquée par un vote radical qui fait disparaitre le consensus établi. C’est ainsi que peuvent disparaitre des lois multiséculaires, des équilibres mis en place depuis des dizaines d’années, des hommes et des partis politiques soudain devenus obsolètes. La brutalité de la chose vient du modèle démocratique lui-même dans lequel une idée peut être refusée pendant fort longtemps pour, du jour au lendemain, devenir la volonté du peuple. Ainsi, une idée, aussi radicale qu’elle soit, peut, par la magie d’une élection, devenir la volonté du peuple souverain.

Souvent, le contexte d’une élection et le mécontentement accumulé permettent les changements les plus brutaux. Les hommes et femmes qui se retrouvent alors à la tête de l’état peuvent avoir l’illusion qu’un mandat leur a été donné pour appliquer l’ensemble de leur programme. Mais le plus souvent, ce n’est absolument pas le cas. Reste alors à espérer que ces derniers soient conscients de la chose. Dans le cas contraire, la tragédie commence.

La nouvelle fièvre populiste

Sans un examen précis et des réformes profondes de la situation actuelle, il y a fort à parier que la fièvre populiste gagne notre pays. Il est même sans doute trop tard. Mais quels sont les éléments qui me font dire cela ?

Il y a tout d’abord, comme dans les autres pays occidentaux, une crise économique et sociale profonde en relation avec la mondialisation. Cette crise économique nous a fait plonger dans un chômage de masse qui touche aujourd’hui toutes les classes sociales. La crise sociale résulte de la situation économique en amplifiant le phénomène d’exclusion et le sentiment d’insécurité.

precarite-source-du-populismeLa précarité accrue dont souffre une grande partie de nos concitoyens a entrainé un décrochage d’une partie de la population. Ce décrochage conduit au découragement et au désengagement d’envers notre nation. Un grand nombre de citoyens ne votent plus et rejettent le système actuel. Ils considèrent les réformes nécessaires impossibles à mettre en œuvre dans le cadre actuel.

S’en suit un découragement profond et une perte des repères qui sont au cœur de notre contrat social. En réalité, la fracture que l’on évoque depuis plus de vingt ans, loin de s’être réduite s’est au contraire aggravée. La responsabilité est largement partagée entre une « élite » qui a abandonné la France comme on se sépare d’une filiale sans perspective et une « plèbe » qui a force de nier la réalité a fini par perdre le sens.

Tous ont oublié de cultiver ce qui nourrit notre aventure collective, notre histoire, nos travers et nos habitudes, notre propre grandeur et la fierté d’être ce que nous sommes. Reste encore à ne pas oublier qui nous sommes vraiment. En cela, l’histoire de notre pays foisonne d’épisodes tragiques mais aussi d’élans formidables.

C’est Charles de Gaulle qui écrit à propos de la libération de Paris en août 1944 : « Il se passe, en ce moment, un de ces miracles de la conscience nationale, un de ces gestes de la France, qui parfois, au long des siècles, viennent illuminer notre histoire. Dans cette communauté, qui n’est qu’une seule pensée, un seul élan, un seul cri, les différences s’effacent, les individus disparaissent. ».

Une brusque chute de température

Il y aura encore de tels élans. C’est en tout cas ce que je pense. Mais il faudra sans doute pour cela en passer par un accès de fièvre populiste. En tout cas si chacun reste arc-bouté dans des certitudes qui toutes ne font que contribuer à l’exaspération grandissante.

Cette exaspération vient en grande partie de la conscience grandissante que chaque citoyen a de moins en moins d’importance aux yeux des pouvoirs qui se sont succédés depuis plus de trente ans. Il en est largement de même au sein des entreprises. Ainsi, chacun d’entre nous s’est senti peu à peu dépossédé de son bien inaliénable le plus précieux, sa qualité de citoyen.

Le patrimoine de l’état, notre bien commun, a été jeté en pâture au prétexte que d’autres le gèreraient mieux que nos représentants. L’idée européenne qui a porté les plus nobles idéaux de paix et de collaboration entre les peuples a été vendue aux groupes d’intérêts qui ne considèrent plus cette communauté que comme une zone franche de libre-échange.

Lorsque les idéaux disparaissent, les égoïsmes reprennent leurs lettres de noblesse et redeviennent des politiques envisageables.  C’est ainsi que les populismes vont fleurir en Europe comme ils ont commencé à le faire en Amérique. Mais l’histoire est ainsi faite qu’elle donne toujours un début et une fin aux choses.

A la montée de température, qui accompagnera l’accession des populismes au pouvoir, va succéder une brusque chute de température lorsque chacun comprendra la réalité de la situation auxquels leurs choix les a conduit. Il s’en suivra une période plus ou moins longue de reprise en main des élites qui sera accompagné par l’arrivée au pouvoir de leaders compétents, davantage conscient de la nécessité d’une cohésion sociale et d’un équilibre qui seul peut être à la source d’un nouveau contrat social, plus solide et plus durable que celui qui est en train de disparaitre sous nos yeux résignés.

N’ayez doute que d’ici quelques années, sans que nous n’en ayons encore conscience, l’élection de Donald Trump sera considérée comme la première d’une série de changements ayant conduit à la rénovation de notre société et à son évolution dans un sens bénéfique à chacun. Et ceci en dépit des errements et des erreurs que cet homme aura pu commettre durant son mandat.

A très bientôt.

Chandra

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