Dossier Société

Pouvoir et Séduction – Le dossier

5 février 2000, pouvoir le la séduction. Ce soir-là, devant mon téléviseur, je découvre une femme dont vous avez sans doute oublié le nom, Christine Deviers-Joncour. A trente-trois ans, j’allais découvrir l’envers d’un décor sordide qui des années plus tard résonne encore dans ma tête et me donne la nausée.

la-putain-de-la-republiqueEn ce samedi soir, à l’heure de plus grande écoute, ce n’est pas une personnalité encore très connue qui est invité par  Thierry Ardisson, c’est celle qui vient de publier un livre largement autobiographique au titre évocateur « La putain de la république ».

C’est une longue femme brune qui se présente sur le plateau, souriante et détendue pour nous raconter son histoire, celle d’une femme ayant frayée depuis son plus jeune âge avec le monde du pouvoir et de l’argent. Mariée à 18 ans avec un homme politique proche de Jacques Chirac, elle divorce dix ans plus tard et se remarie avec un directeur général chez Thomson. Jusque-là, rien de bien croustillant, une banale vie de bourgeoise haut de gamme.

En 1988, sa vie bascule soudain, elle rencontre Roland Dumas dont elle devient la maîtresse. Cette carte de visite qui vaut bien des années d’études dans certaines sphères lui permet d’être engagée par la société Elf-Aquitaine en qualité de relation publique.

C’est dans ce cadre qu’outre des dépenses somptuaires autant qu’injustifiées sur le plan professionnel, elle est impliquée dans l’affaire des frégates de Taïwan, sombre affaire de rétro-commissions qui lui vaudra une incarcération pour avoir servie d’intermédiaire sur une commission de 45 millions de francs (6.8 millions d’euros).

Donc je résume, un emploi de complaisance dans une grande entreprise française, un système de corruption généralisé et une participation active à des mouvements de fond illégaux, pas mal pour une femme de 45 ans à l’époque des faits, amoureuse d’un homme de 71 ans, qui détail sans doute, était à l’époque des faits, ministre des affaires étrangères.

Ce même homme, au moment où éclate l’affaire, était président du Conseil Constitutionnel, c’est-à-dire l’instance garante des institutions. Pour une garantie, c’en est une de poids. Pas d’inquiétude, dormez bien, les vaches des principes sont bien gardées.

Cette entrée fracassante du pouvoir de la séduction dans les affaires publiques fut pour moi un rappel cinglant de la réalité des choses. User de séduction pour obtenir l’adhésion est donc à la mode et croyez-moi, c’est une mode qui n’est pas près de passer ici comme ailleurs.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps considérer les bénéfices de la séduction. Dans un second temps, j’évoquerai les risques engendrés par la recherche de la séduction à tout prix. La troisième partie me permettra d’adresser les limites de la séduction avant de conclure sur l’évolution possible vers une conviction sans séduction.

Des bénéfices de la séduction

La séduction a toujours été un moyen efficace de conviction. Mais de nos jours, elle a pris une importance particulière du fait de l’évolution des mœurs. En effet, dans nos sociétés modernes, sous couvert de respecter la liberté de chacun, user de contrainte apparaît comme un moyen d’un autre âge.

une-atmosphere-detendueA contrario, susciter le désir permet de convaincre un individu tout en lui laissant l’illusion du libre arbitre. C’est un avantage fondamental qui rend toutes formes de séduction efficace à partir du moment où elles permettent d’atteindre son but sans user de la force.

De plus, cette version « soft » permet d’éviter toute forme d’humiliation et de conflits à venir. Ceux et celles qui sont séduits n’auront dans le fond qu’à s’en prendre à eux même lorsque le rideau sera tombé. Et pendant ce temps, l’expérience aura été somme toute agréable à vivre.

Il semble donc de plus en plus tentant d’user de séduction pour convaincre d’autant plus quand cela peut éviter de longues et pénibles sessions d’explications. La séduction fait gagner du temps et évite toute tension inutile.

De toute évidence, il semble donc acquis que tout pouvoir se doit de séduire afin de réduire les tensions et faciliter l’exercice du pouvoir. C’est même une version évoluée qui peut permettre d’éviter les sujets qui fâchent.

Mais paradoxalement, cet outil universel de conviction est devenu lui-même une source de tension, non pas envers le sujet qu’il cherche à séduire mais de par la concurrence qui s’exerce inévitablement entre les différentes sources de séduction.

Ainsi, nous sommes peu à peu passés du débat sur le fond à un débat sur la forme ou sur les formes. Pas désagréable pour l’œil et assurément pas générateur de migraines. Mais pas non plus de quoi nous faire basculer dans un monde idéal.

Ce confort lié à une absence, un évitement de tout conflit, est certes apaisant dans notre société. Mais il se fait au prix d’un appauvrissement de fait. N’est-ce pas cet appauvrissement général lié à la course à la séduction qui dans le fond est le plus dommageable ? En tout cas, on mesure mal encore son impact pour chacun de nous.

La séduction à tout prix

L’ennui avec la séduction, c’est qu’elle permet de faire des économies sur un grand nombre de choses. Formidable me direz-vous. Pas vraiment quand l’économie est faite sur votre dos.

En effet, à force d’éviter les conflits à tout prix, on finit par ne plus considérer la réalité d’un problème. On se contente d’une œillade et le tour est joué. Et s’il reste un mauvais coucheur insensible au charme, on l’éjecte ou on le marginalise.

Et si, finalement, le charme n’opère plus, il est temps alors de changer de séducteur et de passer au modèle suivant qui reproduira les mêmes comportements avec plus ou moins de réussite.

Au bout du compte, le résultat prévisible ne manque pas d’arriver. Plus de débats de fond, plus de débat d’idées. Tout ceci demande trop d’effort et induit trop de risques de confrontation. Alors vive la séduction et vive les idées simples. Dans les entreprises, il existe un nom pour ce type d’idée, un « quick win », un gain rapide.

eviter-tout-debatDe toute évidence, un gain rapide est une chose séduisante, peu d’effort et un gain à la fin, c’est la version pour cadre supérieur du « gagner plus en travaillant plus ». Il faut bien que cela serve à quelque chose d’avoir fait des études.

Et ces « quick wins », il y en a partout. Ce sont les fils des « Y’a qu’à, faut qu’on » en version moderne donc modeste voire humble. Vous ne vous rappelez pas, ceux qui devaient ramener le plein emploi et la prospérité.

Le problème, c’est que cette séduction à tout prix finit par tourner dans le vide à force de ne proposer que des choses simples à réaliser le plus vite possible. En particulier, elles plongent progressivement nos dirigeants et nos élites dans l’incapacité de résoudre des problématiques complexes tant ces dirigeants sont eux-mêmes condamnés durant toute leur carrière à se conformer à toutes les contorsions de la séduction envers leurs supérieurs.

Les ainés se sont fait séduire, leurs successeurs, séducteurs en puissance se sont également fait séduire à leur tour et peu à peu, la comédie du pouvoir prend de plus en plus de place jusqu’à ne plus demander à ce que les problèmes soient traités mais simplement contournés.

Des limites de la séduction

Dans le fond, la séduction est une forme aboutie de la vacuité des choses. C’est de l’alchimie à l’envers qui transforme l’or en plomb. Le gain de temps que la séduction procure devient une fin en soi qui est symptomatique du traitement des problèmes.

Au final, on se contente de séduire non plus pour convaincre mais pour éviter qu’un problème ne se pose. D’excitante, la séduction est devenue anesthésiante tant pour soi que pour ses idées. Nous en sommes aujourd’hui à un tel point que la séduction  ne sert plus qu’elle-même. Séduire pour séduire est devenu le modèle ultime dans lequel ceux qui séduisent ne savent même plus pourquoi ils le font.
liberte-retrouveeC’est devenu un instinct ou une habitude qui permet toujours d’acheter la paix des corps à défaut de celle des âmes. Mais au bout du compte, il existe une faille dans cet échafaudage grossier. En réalité, la séduction ne permet qu’une forme de soumission qui en aucune façon n’est liée à la reconnaissance d’une autorité.

En effet, être séduit, c’est exprimer la volonté de satisfaire un désir, pas de se soumettre à autrui. Et si dans de très rare cas, il est possible d’atteindre ce dernier stade, le plus souvent, la personne séduite reste libre et versatile. Et comme toute personne libre, celle-ci peut finir par détester ceux qui ont réussi à la séduire. Surtout si les moyens employés ont été ceux du renard de La Fontaine, mensonge et flatterie.

Dans le fond, le pire dans cette histoire est que même devant l’évidence du mensonge, il est si doux d’entendre de belles paroles. C’est lorsque vous n’entendez plus que de belles paroles que les difficultés naissent car c’est au fond le signe que vous n’êtes plus entourés que d’individus cherchant à vous séduire. C’est ce qui arrive en fin de compte à tous ceux qui exercent un pouvoir. Un pouvoir qu’ils ont conquis de la même manière, juste retour des choses.

Il n’est donc pas possible de construire un pouvoir durable sur la seule base de la séduction. Celle-ci n’est au fond qu’une arme comme une autre dans l’arsenal du pouvoir. Une arme efficace à l’occasion, agréable pour beaucoup mais fugace et fragile comme la beauté de toute chose dans notre vieux monde.

Convaincre sans séduire

Pour ma part, j’ai vécu de nombreuses formes de séductions tout au long de ma vie. J’en ai acquis une acuité certaine et une forme d’immunité fort agréable dans notre monde si exposé à toutes ces formes de séduction.

J’ai également vécu la systématisation de la séduction comme mode de management dans l’entreprise. Le pouvoir n’étant plus ce qui se montre mais ce qui se suggère. Un étonnant mélange de secrets et de sous-entendus.

Au bout du compte, je ne suis pas convaincu de la nécessité de telles pratiques mais je suis certain que c’est une belle revanche pour ceux que la « méritocratie » avait laissé au bord de la route et qui grâce à d’autres talents, ont su tirer leur épingle du jeu.

En réalité, le véritable mérite serait de réussir sans séduire, convaincre sans plier. Dans notre société asservie aux règles de la séduction, je songe avec mélancolie aux vers célèbres qu’Edmond Rostand met dans la bouche de Cyrano :

cyrano-de-bergerac« Mais… chanter

Rêver, rire, passer, être seul, être libre,

Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,

Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers

Travailler sans souci de gloire ou de fortune,

A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,

Et modeste, d’ailleurs, se dire : « Mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles

Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! »

Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,

Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,

Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul… »

Christine Deviers-Joncour avait choisi le lierre, elle en a payé le prix fort. Elle a été un temps l’incarnation de la séduction au pouvoir. J’attends pour ma part ceux qui seront l’incarnation d’un pouvoir sans séduction.

A très bientôt.

Chandra

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