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Pouvoir et Solitude – Le dossier

Pour les jeunes générations, le général de Gaulle est un personnage historique, une sorte de légende sortie des limbes de l’histoire. Pour moi, c’est avant tout un homme qui avait à coup sûr « une certaine idée de la France », mais aussi une haute idée de sa propre personne et un goût certain pour l’exercice solitaire du pouvoir.

Charles-de-gaulleFidèle à ma méthode, j’ai toujours voulu m’appuyer sur les faits plutôt que sur les choix que d’autres souhaitent nous imposer comme autant d’anesthésiants de la pensée. Voici donc comment cet homme de pouvoir, s’il en fut,  commentait son action dans ses mémoires publiées en 1970 : « Le 18 juin 1940, répondant à l’appel de la patrie éternelle privée de tout autre recours pour sauver son honneur et son âme, de Gaulle, seul, presque inconnu, avait dû assumer la France. Au mois de mai 1958, à la veille d’un déchirement désastreux de la nation et devant l’anéantissement du système prétendument responsable, de Gaulle, notoire à présent, mais n’ayant pour moyen que sa légitimité, doit prendre en charge le destin ».

Aujourd’hui, de tels propos suffiraient à faire passer leur auteur pour un dangereux égocentrique. Mais à l’époque, cela était communément admis, c’était le général de Gaulle. La chose essentielle ici, c’est que cet homme a profondément marqué l’exercice du pouvoir en France. Il n’est donc pas étonnant que d’une manière ou d’une autre, ce soit ce modèle plus ou moins modernisé qui prévale encore de nos jours que ce soit à la tête de l’état ou de nos sociétés. Qui plus est, c’est également l’esprit des institutions de la cinquième république. Alors, vive l’homme providentiel et nul espoir sans son intervention quasi-divine.

Quand j’avais dix ans, comme tous mes camarades de l’époque, je regardais un dessin animé qui s’appelait « Goldorak ». J’étais à fond. Moi aussi je croyais au sauveur, au défenseur des faibles et des opprimés. Plus tard, j’ai grandi et j’ai réalisé que personne n’avait de supers pouvoirs mais que beaucoup de personnes avaient un pouvoir, petit ou grand qu’en règle générale elles exerçaient pour leur intérêt personnel au détriment d’autrui. Et tous se font passer pour l’homme providentiel sans quoi rien ne peut se faire. Et pourtant, vous savez quoi ? Tous les jours, des hommes de pouvoirs disparaissent ou perdent leurs pouvoirs et surprise, rien de majeur n’advient, ni cataclysme, ni disparition de l’humanité, ni même éclipse du soleil.  Mais alors, serions-nous les dupes d’une vaste supercherie ? Pas vraiment. En réalité, nous en sommes probablement les premiers responsables.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps explorer les nécessités de la solitude dans l’exercice du pouvoir. Dans un second temps, j’évoquerai les dérives auxquelles a conduit cette situation. La troisième partie me permettra d’adresser les limites de ce modèle avant de conclure sur des alternatives possible.

De la nécessité de la solitude

Dans les temps préhistoriques, les nécessités de la chasse ont conduit les premiers hommes à s’organiser sous la responsabilité d’un chef, du meilleur d’entre eux. A l’instar du chef de meute chez les loups, celui-ci définissait le plan à suivre, la disposition des chasseurs et leur synchronisation. Les résultats furent probants et pérennisèrent un modèle primitif de pouvoir solitaire.

Lorsque les premiers conflits apparurent entre les hommes, c’est cette même organisation qui fut appliquée. Il est vrai que la chasse à l’homme était fort proche de la chasse aux animaux. A cette époque, le chef était aussi le plus expérimenté. Il était le premier de ses pairs. S’il perdait ses forces ou n’était plus apte à exercer sa supériorité, il cédait sa place de gré ou de force.

Mais au fur et à mesure de l’évolution de nos sociétés, un nombre de plus en plus important de soldats furent mobilisés. Au-dessus d’une centaine de soldats, il devenait nécessaire de mettre en place une organisation plus complexe avec à sa tête un chef et des suppléants, c’est-à-dire des représentants aux ordres de ce chef et pouvant, le cas échéant, le remplacer en cas de nécessité. C’est cette structure intermédiaire qui crée et dématérialise le pouvoir en ceci qu’elle devient une force abstraite pour tous ceux qui ne sont plus en prise directe avec celui qui décide. Imaginez un instant la complexité du pouvoir au niveau d’un état comme la France. Entre le simple citoyen et le président de la république, combien d’intermédiaires ?

Une autre conséquence de cette évolution est que, petit à petit s’est construite une relation privilégiée entre le chef et ses suppléants afin d’assurer la plus grande stabilité possible, le chef distribuant petits et grands avantages à ces affidés  afin de s’assurer de leur soutien. Chacun de ces suppléant cultivant des alliances avec ses pairs ou assurant la promotion d’alliés afin de renforcer sa position et qui sait un jour devenir lui-même le nouveau chef.

Dans ce cadre-là, l’homme au pouvoir, tant par sécurité personnelle que par efficacité, a toujours fait le choix de s’attribuer les  pouvoirs essentiels qui sont depuis toujours son apanage. A l’échelle d’un état, ce sont ce que l’on nomme les pouvoirs régaliens c’est-à-dire :

– La sécurité extérieure : Diplomatie et armée,

– La sécurité intérieure : Police et services d’ordre,

– La justice : Définition et exercice du droit,

– L’économie : Impôts, budget, monnaie et gestion des finances publiques.

Le général de Gaulle étant un militaire convaincu, c’est sans hésitation qu’il a attribué peu ou prou tous les pouvoirs régaliens au président de la république en exercice, en l’occurrence lui-même. Et il le justifie de belle manière : « … c’est par contre un immense soulagement qui s’étend sur le pays. Car mon retour donne l’impression que l’ordre normal est rétabli. … Puisque à la barre du navire, il y a maintenant le capitaine, chacun sent que les durs problèmes, toujours posés, jamais résolus, auxquels est confrontée la nation, pourront être à la fin tranchés.». C’est dans le fond l’argument premier qui semble justifier l’exercice solitaire du pouvoir à lui tout seul, l’efficacité.

Il est vrai que décider seul, c’est rapide, sans effort et cela évite des tensions sommes toutes inutiles. Tous ceux qui ont dû un jour aller au cinéma en groupe confirmeront mon point. De plus, au-delà du choix lui-même, c’est l’exécution qui sera de surcroît plus efficace car assumée, claire et nette.

Mais alors, pas de doute,  c’est dans le fond la bonne méthode. La seule ?

De la facilité de la solitude

Je ne sais pas si c’est la seule mais c’est en tout cas la plus simple pour celui qui exerce le pouvoir. Ne pas avoir de comptes à rendre ou d’explications à donner, c’est tout de même bien pratique. Imaginez-vous rentrer dans votre foyer avec dans les bras un paquet contenant un joli cadeau pour votre unique usage personnel sans avoir à en justifier ni le coût ni l’usage tout simplement parce que c’est votre choix et qu’en discuter avec l’autre aurait été une perte de temps.

En réalité, l’efficacité à bon dos, suffisamment large en tout cas pour masquer une réalité, le confort que donne l’exercice solitaire du pouvoir à ceux qui en usent. Examinons d’un peu plus près les éléments de cette soi-disant efficacité.

En premier lieu, si le temps de prise de décision est raccourci, est-ce pour autant plus efficace ? Cela me fait penser à ces courses d’orientations où les plus efficaces sont le plus souvent ceux qui savent où ils vont au détriment de ceux qui vont le plus vite dans la mauvaise direction. Le temps ne fait rien à l’affaire en cas de mauvaise décision.

En second lieu, plus un problème est complexe, plus la solution à ce problème est également complexe et dans ce cas, y répondre rapidement revient souvent à ne pas y répondre. Il arrive quelquefois que cela soit suffisant pour se débarrasser de la question. Mais le plus souvent, les faits sont têtus et reviennent sans cesse au premier plan. Songez simplement aux réformes économiques, sociales, judiciaires que nos dirigeants produisent sans désemparer année après année dans l’urgence des échéances électorales.

En dernier lieu, la prise d’une décision nécessite toujours une compétence dans le domaine en question. Penser qu’un seul homme  puisse prendre une bonne décision, quel que soit le sujet, me semble être illusoire. Bien entendu, des conseils avisés peuvent être donnés et même suivis mais le plus souvent, l’agenda personnel du décisionnaire va peser davantage que la pertinence des conseils qui lui seront prodigués.

Prison-de-pouvoirAlors reste le sens du devoir, une sorte de conscience qui va dicter à l’homme de pouvoir ce qu’il est juste de faire. C’est le Deus ex-machina, l’intervention divine qui va résoudre un problème insoluble. C’est le fameux homme providentiel dont nous sommes si friands et depuis si longtemps. Qui mieux que Molière nous en parle dans Tartuffe : « Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs, et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs ». Ce même prince, Louis XIV en l’occurrence, qui envoya Nicolas Fouquet en prison  jusqu’à sa mort pour avoir osé être aussi grand que lui. Molière, lui, connaissait bien les règles du pouvoir.

Des limites de la solitude

Si comme nous l’avons vu, l’exercice solitaire du pouvoir est une constante dans nos sociétés, il s’apparente plus à une confiscation qu’à une optimisation. En effet, le plus souvent, l’efficacité prétendue n’est pas le principal enjeu de telle ou telle décision. Ne reste alors qu’une litanie de choix plus ou moins heureux et dont la hauteur de vue ne dépassera jamais celle de son auteur avec les conséquences que nous connaissons tous.

Reste à déterminer pourquoi tant de personnes parmi les plus qualifiées continuent à penser que ce modèle reste indépassable. La plupart considèrent qu’il en est ainsi car l’homme est ainsi fait. Tout serait la faute de notre cerveau primitif, le fameux cortex reptilien, et son non moins fameux instinct de conservation.

Ce fatalisme peut paraître étonnant tant notre esprit s’est élevé dans bien des domaines afin de dépasser son animalité. Ou bien sommes-nous simplement prisonniers de nos habitudes dans ce domaine. La résignation est l’allié désarmé du pouvoir. C’est pourtant l’arme la plus puissante car c’est celle qui fait penser au plus grand nombre que rien ne peut jamais changer dans ce monde.

Alors attendre patiemment l’homme providentiel qui résoudra tous nos problèmes et à qui nous voudrons bien concéder cette petite parcelle de pouvoir dont nous disposons en indivision, c’est fort confortable, sage sans doute mais c’est surtout dangereux car c’est une énergie du désespoir. Bien des dictatures se sont construite sur ce terreau fertile. Le paradoxe est que c’est en condamnant  une pratique que la dictature, en réaction, met en place la caricature de l’exercice solitaire du pouvoir. Un modèle assumé et souvent, comble de l’ironie, légitimé par le peuple.

Au nom de ce risque toujours probable, doit-on refuser toute réforme et se résigner à cette forme somme toute acceptable d’exercice solitaire du pouvoir ou bien tenter de faire évoluer le modèle actuel pour le bien de tous. C’est bien cette question qui se pose et se posera de plus en plus à chacun de nous.

Vers un exercice différent du pouvoir

En attendant le prochain de Gaulle, permettez-moi de songer au destin de tant de penseurs qui se sont plongés eux-aussi dans la recherche d’un modèle idéal de l’exercice du pouvoir. De Platon à Aristote, de Cicéron à Sénèque, de Machiavel à Montaigne, de Rousseau à Montesquieu, tous ont posé le bon diagnostic à des degrés divers mais aucun n’a pu passer le test de la mise en pratique. Pourquoi donc ?

Simplement parce que les pouvoirs en place se sont toujours évertués à mettre tout en œuvre pour conserver leurs prérogatives et poursuivre leur course en solitaire. Néanmoins, il est important de noter que ces penseurs, chacun à leur tour a pu faire progresser la conscience collective sur ces sujets. Ils sont, à ce titre, les fondateurs de nos sociétés modernes.

Est-ce si différent aujourd’hui ? Notre société actuelle n’a jamais offert autant de possibilités et d’ouvertures vers un savoir universel. L’accès aux informations et aux mécanismes de prise de décision n’a jamais été aussi ouvert. Pourtant, une dernière forteresse résiste à ce souffle puissant de liberté. Le pouvoir moderne s’est adapté à notre société et a ouvert bien des portes afin de pouvoir garder bien close cette tour d’ivoire dans laquelle se décide votre avenir et dans laquelle vous ne serez jamais convié.

N’ayez crainte, tous vous diront que les décisions n’ont jamais fait l’objet d’autant de dialogue qu’à notre époque. Mais ne soyez pas dupes, le mode de prise de décision reste solitaire. C’est du reste la raison pour laquelle tant de ces choix sont contestés par le plus grand nombre, faute d’avoir été réellement consultés.

Pour ma part, plus que d’un homme providentiel, c’est d’un nouveau diagnostic dont je pense que notre société a besoin pour se réformer. Un diagnostic qui sache faire la part des choses entre esprit de décision et esprit de justice, entre compétition et compétence, entre choix de la solitude et esprit de communauté.

Le choix de l'autre

A très bientôt.

Chandra

 

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