Dossier Economie

Pouvoir et Travail – Le dossier

Mardi 10 mai 2016, passage en force. Ce jour-là, le gouvernement décide le recours au 49.3, article de notre constitution qui permet de faire adopter un texte de loi sans vote. La loi en question est la fameuse loi travail dont l’objectif défini par le gouvernement est : « d’améliorer la compétitivité des entreprises, développer et préserver l’emploi, réduire la précarité du travail et améliorer les droits des salariés ».

Cette loi et les modalités de sa promulgation allaient de nouveau entraîner une suite quasi-ininterrompue de manifestations et l’émergence du mouvement « Nuit debout ». Une fois de plus, le changement si souvent revendiqué et aussi souvent rejeté par les foules mettait le pays dans un état de tension et, à l’occasion, de violences de rue répétées.

Quel était le problème au juste avec cette loi ? Ce qui était en cause était la relation que tous les citoyens ont avec le travail et ses modalités d’application. Une fois de plus l’équilibre subtil qui existe dans notre société était mis à l’épreuve du changement. Et cette fois, le changement concernait l’une des choses qui touche le plus grand nombre de personnes, c’est à dire l’activité qui est encore aujourd’hui la clé de voûte de nos sociétés. C’est dire l’importance de ce qui était en question.

objectifs-antinomiquesMais paradoxalement, les objectifs définis, mis à l’examen du simple bon sens, semblaient contradictoires. En effet, comment faire cohabiter l’amélioration de la compétitivité des entreprises et la préservation de l’emploi ? Comment réduire la précarité du travail dans un contexte franco-français alors que la mondialisation de l’économie est un fait avéré et installé dans la majorité des entreprises ? Enfin, comment améliorer le droit des salariés tout en développant l’emploi alors que ce même développement semble dépendre de certaines formes de limitation des droits ?

En réalité, c’est l’antinomie profonde existante entre deux objectifs fondamentalement différents qui a engendré le conflit relatif à cette loi. C’est cette même antinomie qui contient en germe la mort annoncée de ce texte à terme. Reste à déterminer les modalités d’un changement possible en s’appuyant non plus sur des éléments contradictoires mais sur des faisceaux d’objectifs cohérents pour notre société.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps considérer les nécessités du travail. Dans un second temps, j’évoquerai l’évolution du travail. La troisième partie me permettra d’adresser les limites du travail en tant que modèle indépassable avant de conclure sur l’évolution vers un nouveau modèle.

Le travail à tout prix

karl-marxC’est Karl Marx qui écrit : « Le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité ». C’est au nom de ce principe de nécessité que le travail est devenu le socle de notre subsistance. C’est le travail qui détermine la capacité de chacun à subvenir à ses besoins. Sans travail, vous devenez un non-être au regard de la société, c’est-à-dire une personne qui non seulement ne contribue plus à la richesse de la nation, mais de surcroît devient une charge contribuant à l’appauvrissement de la nation.

Pour la plupart d’entre vous, le travail n’est donc pas un choix mais une nécessité dont chacun a pris son parti et a adapté au mieux afin d’en ressentir le moins possible le caractère oppressif. C’est le monde du travail à tout prix. Et la bonne nouvelle, c’est que la nature humaine a cette qualité fondamentale de pouvoir faire la part des choses et rendre acceptable une chose qui lui est imposée en se l’appropriant et en en faisant sa propre histoire. C’est ainsi que pour beaucoup d’entre nous, le travail semble être devenu un choix que nous sommes en mesure de faire librement.

Cela va même au-delà dans le sens où il devient possible d’évoquer un véritable épanouissement dans le travail. Cette illusion du choix s’accompagne souvent de capacités créatrices qui ont permis depuis la nuit des temps à un certain nombre de personnes d’innover, d’inventer, d’améliorer des techniques et des savoir-faire au point de créer de nouveaux secteurs d’activités ou de nouvelles entreprises.

Il y a donc, de toute évidence, quelque chose qui va au-delà du simple travail de subsistance, à partir du moment où un individu s’approprie une activité pour en définir le produit qui en résulte. C’est du reste ce qui distingue la nature du travail, celui dont le travail est demandé pour produire et celui dont le produit est le fruit de son travail. Le premier revient à vendre son temps contre une production quelconque à laquelle il amène sa valeur propre. Le deuxième revient à vendre le produit de son travail.

La confusion qui revient à considérer que ces deux formes de travail sont identiques est à la source de bien des confusions entourant le monde du travail, en particulier en ce qui concerne la perception de chacun vis-à-vis de son activité professionnelle.

Le travail sans nécessité

Pour les pouvoirs en place, la nécessité du travail induit un  ordre social implicite dans le sens qu’il guide la vie des membres de la société durant toute leur vie. Ainsi, toute personne, au risque de sa marginalisation est conduite à étudier pour apprendre un métier qu’elle exercera avec plus ou moins de succès durant sa vie active.

C’était en tout cas le cas encore aujourd’hui. Mais demain pourrait nous apporter un autre modèle. En effet, nous sommes sans doute la dernière génération à connaître le travail de masse. Nous allons peu à peu entrer dans une autre ère, l’ère du travail choisi.

le-grand-remplacementAvec la mécanisation de masse et les progrès de l’intelligence artificielle, le temps n’est plus très loin où la majeure partie des métiers exercés de nos jours par les hommes sera remplacé par des machines, robots ou tout autre variété d’ordinateurs. Ce grand remplacement, qui se met en place peu à peu va s’accélérer selon toute évidence. Or, nous sommes déjà confrontés à un chômage de masse. Il est donc clair maintenant que l’illusion du travail pour tous ne va bientôt plus être qu’un vieux souvenir.

Voici la nouvelle équation de notre avenir : T=H.R2 où T représente le Travail nécessaire à notre société, H représente les hommes devant travailler et R représente l’automatisation permettant à un seul homme de réaliser le travail de plusieurs hommes.

A l’origine, R=1, ce qui signifie que le travail produit ne dépendait que du travail des hommes. Aujourd’hui, avec les ordinateurs, nous pouvons considérer que R=10, ce qui signifie qu’un homme produit en moyenne l’équivalent de ce que produisaient cent personnes dans l’antiquité. Songez au paysan qui moissonne les hectares de son champ en écoutant la radio. C’est le progrès dans sa tragique simplicité.

En dépit des évolutions de la technique, il y a eu du travail pour tous pendant de nombreuses années car les besoins étaient largement supérieurs. Mais avec une croissance de 2% par an, les besoins doublent en 35 ans seulement alors qu’il suffit d’une croissance de 1% par an du niveau d’automatisation pour compenser l’augmentation du besoin avec le même nombre de personnes au travail.

En réalité, selon une étude menée par l’OCDE, dans un pays moderne comme la France, 47% du travail actuellement produit par des hommes le sera par des machines dès 2036 soit dans vingt ans. Cela signifie tout simplement que, sauf cataclysme, nous allons basculer dans un monde où seule une minorité d’actifs travailleront. La majorité des personnes en âge de travailler ne seront plus requises faute de travail à leur faire faire.

En d’autres mots, nous allons vivre la transition entre une civilisation du travail nécessaire vers une civilisation du travail sans nécessité. Reste à déterminer quel sera le cadre d’une telle évolution et comment le pouvoir va répondre à ce bouleversement.

Des limites du travail

Dans le fond, la baisse régulière de la durée hebdomadaire du travail n’a été qu’un signe avant-coureur de la dilution du travail nécessaire à nos sociétés. Les débats ont porté le plus souvent sur la vertu du travail et les équilibres financiers en termes de productivité et de profitabilité. Mais l’essentiel était ailleurs, dans l’extinction du besoin de travailleurs. Il est donc temps maintenant de considérer les limites de la place du travail dans notre société.

En admettant que seule une minorité de personnes (disons un tiers des actifs) seraient requises pour produire le travail nécessaire à la bonne marche de notre société, quels seraient les différents modèles envisageables ?

Le premier modèle consisterait à diluer le temps de travail sur l’ensemble de la population. Outre la difficulté d’ordre économique, cette dilution accentuerait le nivellement par le bas sans nécessairement promouvoir le libre arbitre dont on sait qu’il est à la source de toute liberté. Le principal avantage serait le maintien d’un statuquo de la valeur travail ce qui éviterait bien des bouleversements.

un-revenu-universelLe deuxième modèle consisterait à laisser travailler à temps plein ceux qui l’auraient choisi et assurer aux autres un revenu leur permettant de vivre. C’est le modèle auquel prépare le revenu universel. C’est une transformation radicale de la société en ce qu’elle éradique en un trait de plume la sacro-sainte nécessité de travailler constitutive de nos sociétés depuis des siècles.

Tout autre modèle serait une forme de totalitarisme ou d’esclavagisme que je me refuse à considérer bien que le risque soit présent eu égard aux bouleversements à venir.

Selon toute évidence, si le modèle basé sur le revenu universel se développait, les conséquences iraient au-delà d’un simple mécanisme de compensation. Il en irait de la structure même de notre démocratie. En effet, l’absence de nécessité du travail pourrait conduire à l’absence de nécessité de l’éducation en tant que telle c’est-à-dire comme préparation à un travail.

Il est donc évident qu’un tel changement nécessiterait l’ajustement d’un très grand nombre de dispositions qui ont toutes été prises en  fonction de la place immuable du travail dans notre société. Que cette place change et c’est tout l’édifice qui tremble.

A quand un travail choisi ?

Pour ma part, j’ai longtemps travaillé, dans le développement informatique, à la disparition de centaine de milliers d’heures de travail remplacées par des machines. Je n’en tire aucune fierté mais j’ai conscience de l’inexorabilité de cette tendance.

J’ai également vécu la réduction non seulement des heures de travail mais aussi de leur intensité. Le modèle du travail comme une fin en soi est largement dépassé, en dépit des irréductibles « workaholics » qui seront, d’ici dix ans, morts ou retraités.

Ils laissent peu à peu la place à de nouvelles générations dont le rapport au travail est plus distant, sans doute parce qu’intuitivement, ils ont pris conscience que le travail est en voie de disparition à brève échéance.

Reste encore à bien comprendre ce qui est en train de se passer afin de définir de la façon la plus précise les priorités pour les individus et pour les états. Il est temps d’en appeler à la responsabilité des pouvoirs en place afin d’anticiper les bouleversements à venir et de garder la meilleure place à ceux que l’état se doit de protéger et d’émanciper de toute nouvelle forme d’aliénation, c’est-à-dire les citoyens eux-mêmes.

A ce titre, le travail a tenu un rôle majeur durant les derniers siècles. Sa disparition programmée est une occasion unique pour préparer un avenir donnant sa place aux hommes au détriment des tentations d’asservissement que la place laissée vacante ne manquera pas de susciter.

Je laisserai volontiers le dernier mot à Confucius qui écrivit : « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie ». Mais songez qu’il est temps maintenant de choisir la vie que vous aimez car vous n’aurez bientôt plus à travailler un seul jour de votre vie.

A très bientôt.

Chandra

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