Dossier Politique

Pouvoir et Rapports de Force – Le dossier

Mercredi 6 juillet 2016, si loin, si proche, cette date est la dernière occurrence d’un évènement récurrent dans notre démocratie parlementaire, une démonstration de plus des rapports de force qui encadrent la politique de notre pays.

Ce jour-là, à 15h15 très précisément a pris fin le suspense faussement entretenu par les médias sur l’éventualité du dépôt d’une motion de censure par les députés de gauche opposés à la loi travail. Il s’en est fallu de peu car sur les 58 signatures nécessaires, 56 avaient été réunies.

Oui mais voilà, la règle est précise. Le dépôt d’une motion requiert sa présentation par au moins un dixième des députés. Or 577 députés siègent à l’assemblée d’où le chiffre fatidique de 58 qui n’a, bien entendu, rien à voir avec la date anniversaire de la V ème république.

motion-de-censureCe qui est à retenir est que le nombre de députés opposés à cette loi était bien plus important à l’assemblée. Mais en réalité, les choses sont un peu plus complexes que cela. Elles sont en réalité le résultat de rapports de force qui se superposent et font que les opposants ne s’additionnent pas pour des raisons politiques.

En réalité, la politique s’accommode le plus souvent de ces pratiques plus ou moins compréhensibles qui ne sont avant tout motivées que par les luttes de pouvoir. Dans ce cadre, il devient légitime de combattre son adversaire plutôt que celui avec qui vous aurez des points de vue commun. Dans ce même contexte, vous soutiendrez celui qui sera en mesure de vous soutenir même si vos convictions les plus profondes devraient vous emmener à vous opposer à lui.

machiavelParadoxal me direz-vous. Oui dans un monde où la morale dirigerait le monde. Mais dans notre monde actuel, c’est la force qui décide, en dépit des discours. Machiavel avait déjà bien analysé la situation lorsqu’il écrivait : « Tous les prophètes armés sont vainqueurs, tandis que tous les prophètes désarmés courent à leur perte ».

En identifiant la force comme le lieu où réside le pouvoir, et en ne la situant pas dans le domaine de la loi ou de la morale, la réflexion de Machiavel accordait à la politique un espace d’autonomie indépendant de la dimension juridique et éthique. Ne reste plus alors que la question de l’efficacité au détriment de toute autre considération.

Mais alors, les rapports de force ne sont-ils qu’une fatalité de plus dans un exercice du pouvoir qui en accumule déjà un certain nombre ? C’est ce que nous allons examiner maintenant.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps considérer la nécessité des rapports de force dans l’exercice du pouvoir. Dans un second temps, j’évoquerai les difficultés engendrées par les rapports de force. La troisième partie me permettra d’adresser les limites de l’usage de la force avant de conclure sur des évolutions possibles.

De la nécessité des rapports de force

Pour un pouvoir en place, l’usage de la force est une nécessité de l’action. Que ce soit afin de maintenir la sécurité du pays et de ces citoyens, ou bien le respect des lois, la force est le bras armé de la justice.

De toute évidence, la force est un compagnon fidèle de toute action politique dans le sens où dans une démocratie, la majorité est souveraine. C’est donc d’un rapport de force que résulte l’obtention du pouvoir.

Il faudrait être bien naïf ou bien seul sur une île déserte pour imaginer une démocratie apaisée ou chacun se rendrait aux raisons d’une majorité sans y être contraint d’une manière ou d’une autre. Il n’y a qu’à observer les réactions des gagnants et des perdants à la suite d’une élection importante pour réaliser combien les rapports de force sont indispensables à la régulation des opinions.

pouvoir-et-forceDu reste, lorsqu’un camp refuse pour une raison ou pour une autre de se plier à cette logique, il devient souvent nécessaire de faire appel à la force pour faire respecter un vote majoritaire.

De là à dire que la force est indispensable à l’application des lois, il n’y a qu’un pas, bien trop vite franchi par les esprits simplistes. Ainsi, nous sommes dans le même contexte que celui déjà abordé dans le dossier sur l’excès de pouvoir. C’est donc une fois de plus le consentement collectif qui rend la force légitime ou pas.

C’est ce que résume simplement Machiavel ici : « Car la force est juste quand elle est nécessaire ». Clair et net, circulez, y’a rien à voir. L’efficacité doit primer sur toute autre considération.

Les rapports de forces semblent donc, de ce fait, un instrument indispensable à l’exercice du pouvoir. Reste encore à savoir s’en servir dans un esprit d’efficacité qui s’exonère de tout arbitraire.

La force, une arme à double-tranchant

Nous l’avons vu, l’usage de la force effectif ou potentiel est une arme puissante entre les mains d’un pouvoir juste et avisé. Mais c’est une arme à double-tranchant qui peut rapidement devenir contre-productive si elle ne s’accompagne pas de précautions élémentaires.

La première d’entre elle est l’esprit de justice. En effet, si le pouvoir renonce à considérer la justice comme sa priorité première, il en vient à s’isoler de ses concitoyens au risque de devenir ultra-minoritaire. C’est ce qui advient généralement à certains dictateurs qui à force d’user de contraintes finissent par ne plus considérer d’autres options pour obtenir gain de cause.

La deuxième précaution à prendre est l’esprit d’exception. Un recours systématique à la force peut entraîner une banalisation de son usage et une baisse de son l’efficacité. De ce fait, un nombre de plus en plus important de personnes se révoltent jusqu’à ce que le rapport de force bascule dans un affrontement plus ou moins violent mais toujours contre-productif.

La dernière précaution à prendre est l’esprit de fraternité. Un pouvoir est l’émanation du choix du plus grand nombre afin de rendre possible une vie dans l’harmonie et la paix. Si le pouvoir impose par la force des décisions qui entament cette fraternité, elle rouvre toutes les anciennes blessures qui vont rompre ce fragile équilibre pour laisser la place aux conflits et aux ruptures.

revolution-arabeLe processus est prévisible. Cela commence par un renoncement à l’esprit de justice au prétexte, par exemple, d’un développement économique devenu indispensable. Cela se poursuit par un emploi systématique de la force et de la répression de toute forme d’opposition. Cela se termine enfin par un déséquilibre profond de la société civile qui finit par considérer que les pouvoirs en place ne représentent plus leurs pays et se révolte ou se scinde en différents états.

Le printemps arabe a été une illustration récente des conséquences de la rupture de ces trois principes. Et chaque pouvoir en place devrait considérer avec précaution toute rupture avec l’un de ces principes.

S’il est donc bien tentant pour le pouvoir de recourir plus que de raison à la force, il est tout aussi dangereux de franchir certaines limites qui au prétexte de l’ordre et de la sécurité pourrait entamer les forces d’unions et renforcer les forces de désunion.

Des limites de la force

De toute évidence, la force est une composante nécessaire à l’exercice du pouvoir. Mais elle n’est pas, comme nous venons de le voir, la solution à tous problèmes. C’est paradoxalement le même Machiavel qui nous le disait : « Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie ».

De ce point de vue, l’usage de la force, s’il va à l’occasion dénouer un blocage, est toujours un risque sur le long terme si l’on considère l’impact négatif durable dans les esprits. Car l’homme est ainsi fait. Il retient plus longtemps les outrages que les bienfaits.

Lorsqu’un nombre important d’individus impriment dans leur inconscient collectif le souvenir de contraintes répétées, ils en viennent à oublier les raisons, bonnes ou mauvaises, pour ne retenir que le désagrément engendré. C’est donc la répétition qui, loin de rendre la chose acceptable, la rend en vérité détestable à tous. C’est pourquoi, le plus souvent, un évènement aux apparences anodines finit de cristalliser un mécontentement profond. Accumulé depuis fort longtemps, ce mécontentement entre soudain en éruption, débordant un pouvoir n’ayant ni vu ni compris la réalité cachée.

Risque de la solitudeCe retard à l’allumage des consciences est également amplifié par l’isolement volontaire ou involontaire des pouvoirs. En effet, s’isoler, c’est prendre le risque de ne plus connaître l’état réel des choses que par l’intermédiaire de délégués complaisants et complices. C’est un sujet qui a déjà été évoqué longuement dans le dossier consacré à la solitude du pouvoir.

Enfin, l’exaspération grandissante est paradoxalement accentuée par le traitement de l’information qui faute d’ouvrir une réelle fenêtre de débat, noie le volcan en formation sous une dalle de béton de désinformation au-dessus de laquelle règne un calme apparent. Où donc se trouvent les soupapes de sécurité du dialogue et de la concertation ? Elles sont sabotées par différents groupes d’intérêts qui jugent préférable de maintenir un semblant d’ordre et de calme plutôt que de mettre les sujets essentiels sur la table. Cette « infocratie », nouvelle aristocratie de la désinformation, recherche l’équilibre et les compromis dans le cadre de la conservation de son pouvoir et de son influence.

C’est donc naturellement que se construit un échafaudage fragile fondé sur des rapports de force anciens mais continuellement remaniés afin de conserver un équilibre précaire. A terme, cet échafaudage est voué à l’écroulement. Reste à ne pas se trouver sous l’échafaudage.

A quand une force morale ?

Pour ma part, je comprends davantage aujourd’hui la nécessité qu’un pouvoir, quel qu’il soit, a de faire jouer des rapports de forces afin d’éviter certaines formes d’immobilisme latentes dans nos démocraties. N’a-t-on pas trop souvent vu se défaire des réformes majeures pour l’avenir de notre pays sous les clameurs d’une foule exaspérée.

Mais n’y a-t-il pas également une forme de sagesse à savoir quelquefois écouter les clameurs et les comprendre non pas comme des oppositions aveugles mais des tentatives désespérées de faire entendre la volonté souveraine du peuple elle aussi trop souvent bafouée.

A force de vouloir faire triompher ses réformes, le pouvoir n’a-t-il pas oublié de se réformer lui-même ? Une réforme qui pourrait passer par l’usage d’une force morale qui dans un certain nombre de cas parait bien plus efficace. L’usage de la force morale, c’est par exemple mettre en perspective le coût pour un état de l’évasion fiscale et de le rapporter à l’échelle de chaque foyer fiscal.

L’usage de la force morale, c’est également mettre en œuvre des actions complémentaires à l’usage de la force. J’ai plaisir à croire qu’il n’y a pas de fatalité qui conduise à considérer qu’un état est soit fort soit moral. Recourir à des moyens injustes pour garantir la justice et l’application des lois est une alternative mais ne doit pas devenir la seule sous prétexte qu’elle est plus simple à mettre en œuvre.

Le paradoxe au cœur de l’exercice politique est que tous semblent être condamnés à devoir transiger entre leurs convictions et les réalités de l’exercice du pouvoir. Dans cette perspective, les rapports de forces ne sont alors qu’un moyen parmi d’autres de renoncer à ses idées. N’y a-t-il pas une contradiction dans tout cela ?

Comme la guerre et la violence, la force est et restera toujours une composante de l’exercice du pouvoir quel qu’il soit. Mais il est toutefois possible d’espérer une moralisation de son usage qui soit plus respectueuse des principes fondamentaux qui justifient son usage. Une attention particulière au maintien de la fraternité de notre société dont nous savons tous qu’elle est le ciment ancien, fragile mais également source profonde de notre force et notre grandeur.

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A très bientôt.

Chandra

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