Dossier Société

Pouvoir et Sport – Le dossier

Mercredi 12 mai 1976, cruel souvenir. Ce jour-là, l’enfant que j’étais encore se préparait à vivre une soirée inoubliable comme le sport nous en réserve parfois. En ce début de soirée, la France dans sa quasi-intégralité, réunit derrière une simple équipe de football, allait vivre un match en forme de tragédie antique.

Cette équipe, les « Verts » de Saint-Etienne, se trouvait en finale de la coupe d’Europe des clubs Champions face au tenant du titre, le Bayern de Munich. Une nouvelle confrontation entre France et Allemagne pleine de symboles et de vieilles rancunes encore bien vivaces trente ans après la fin de la deuxième guerre mondiale.

Ce match, nous devions le gagner, comme une sorte de revanche sur la fatalité, une victoire du talent contre la puissance. Ce match, nous allions le gagner grâce à cette « Furia Francese », cet allant et cet enthousiasme qui avait déjà permis à cette équipe de renverser des situations compromises.

une-cruelle-defaiteEt ce match, nous l’avons perdu en dépit des occasions et de la volonté des hommes. Le manque de réussite a eu raison de l’espérance et l’équipe allemande, solide et réaliste, a su être opportuniste et gagner un nouveau titre.

Le lendemain, l’équipe de Saint-Etienne défilait sur les Champs-Elysées sous les clameurs de plus de 100.000 personnes. C’est du reste l’une des rares fois dans le sport où chacun d’entre nous s’est associé naturellement à la défaite parce que nous faisions partie de cette équipe. Nous étions nous aussi des « verts » que les brutes allemandes venaient de battre en dépit de nos efforts et de notre talent. C’était une injustice qui allait être réparée dès l’année suivante, nous en étions convaincus.

En réalité, Saint-Etienne attend toujours sa coupe, quarante ans plus tard. La leçon est cruelle mais bien réelle, il n’y a pas de morale dans le sport et les évènements d’un jour ne conditionnent pas ceux du lendemain. C’est ce que résume élégamment la formule si souvent utilisée dans le domaine sportif : « La vérité d’aujourd’hui n’est pas celle de demain ».

Paradoxal me direz-vous. Oui dans un monde où la quête de résultat est un nouveau Graal, réaliser qu’un effort sans relâche, quel que soit le domaine, ne serait pas récompensé serait une vrai désillusion. C’est pourtant celle que vivent des milliers de sportifs qui en dépit de leur abnégation dans l’exercice de leur passion ne seront jamais couronnés.

En identifiant le sport comme un modèle d’exemplarité à suivre, le pouvoir utilise un levier puissant, la passion humaine pour la performance, en laissant penser qu’elle est à la portée de chacun si tant est que chacun fasse les efforts nécessaires. Mais en dépit de tous vos efforts, il n’y aura qu’un Usain Bolt, c’est ainsi.

Mais alors, le sport n’est-il qu’un instrument de plus dans les mains du pouvoir ? Un soupçon d’espérance qui limiterait la désespérance. C’est ce que nous allons examiner maintenant.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps considérer les bienfaits du sport. Dans un second temps, j’évoquerai les difficultés engendrées par la recherche de la victoire à tout prix. La troisième partie me permettra d’adresser les limites de l’illusion sportive avant de conclure sur l’évolution possible des valeurs du sport.

Des bienfaits du sport

Nul ne contestera les vertus de la pratique sportive. Du dépassement à la maîtrise de soi, de l’effort et de l’abnégation récompensé, tout a déjà été dit ou écrit sur le sujet. J’ai pour ma part longtemps eu une admiration sans borne pour les performances sportives et l’aspiration à égaler les plus grands champions.

pierre-de-coubertinC’est Pierre de Coubertin qui écrivait : « Le sport va chercher la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre. ». C’est, en peu de mots, résumer tout ce qui fait du sport un modèle exemplaire des valeurs constitutives d’une école de la vie.

C’est dans le domaine de l’éducation que le sport  donne sa pleine mesure. En effet, un enfant qui apprend à dominer sa peur, à triompher de la fatigue, et à vaincre les difficultés, est somme toute prêt à affronter la vie. Une sorte de rite initiatique, un passage à l’âge adulte en somme.

En réalité, c’est dans la lutte contre soi-même et contre ses propres limites que le sport démontre ses plus grands bienfaits. Réaliser ses capacités à faire quelque chose dont on pouvait penser que c’était impossible. Puis peu à peu, à force d’entrainement, se donner l’opportunité de réussir son impossible, est une forme jouissive d’épanouissement personnel.

La capacité de mobilisation que les sports collectifs offrent est une nouvelle forme d’épanouissement. De toute évidence, la satisfaction que procure une réussite collective est une force démultipliée par le nombre d’individus qui y prennent part, rendant ces moments inoubliables et puissants.

C’est ce que résume simplement le célèbre journaliste américain Heywood Hale Broun : « Le sport ne forge pas le caractère. Il le révèle. ». C’est tellement vrai. Il suffit de se rendre sur un terrain de sport le dimanche matin pour en mesurer l’éternelle vérité.

Les bienfaits du sport semblent donc incontestables et fort éloignés des arcanes du pouvoir. Reste encore à explorer une face un peu plus sombre du sport.

La victoire à tout prix

C’est l’un de mes entraîneurs qui nous disait toujours : « Il n’y a rien de plus beau que la victoire ».  Cette formule m’a suivi tout au long de ma vie, sportive et non-sportive. En effet, la compétition n’a toujours eu pour moi qu’une seule finalité, gagner.

une-medaille-dorLa victoire, c’est tout ce que vous pouvez vivre et que vous ne pourrez pas vivre si vous échouez. La défaite ne vous emmènera jamais aussi loin que la victoire car elle vous condamne à n’espérer que ce que vous n’avez pas encore réussi. La victoire en revanche vous offre de nouvelles expériences à vivre, de nouveaux adversaires plus talentueux, la possibilité de nouveaux développements. Dans le domaine sportif, et en particulier dans le sport de haut-niveau, c’est la mesure intangible de la performance donc, en d’autres termes, de la valeur ultime d’un individu.

L’enjeu est donc immense et justifie les dérives qui, loin de l‘esprit sportif que tant de nous défendent, font l’histoire de tant de compétitions pour lesquelles l’enjeu dépasse le sport lui-même. C’est en particulier ce qui conduit un certain nombre de sportifs à attenter à leur santé à travers le dopage ou à la santé de leurs adversaires à l’aide d’actes malveillants qui sont même quelquefois justifiés par les commentateurs.

C’est en définitive la même histoire qui se répète et que le grand philosophe anglais Thomas Hobbes résumait ainsi : « Aussi trouve-t-on dans la nature humaine trois principales causes de querelle, la compétition, la défense, la gloire : la première vise à la domination, la seconde à la sécurité, la troisième à la renommée ». Le sport n’est dans le fond que la continuation de nos éternelles querelles sous une forme codifiée.

Il est donc naturel pour le pouvoir de considérer le sport comme un révélateur des querelles qui traversent nos sociétés afin de se permettre de les canaliser au mieux.

Des limites de l’illusion sportive

Dans le fond, mieux vaut un affrontement sportif qu’un conflit armé. C’est une évidence et une nécessité. Alors vive la manipulation qui consiste à évacuer les rancunes sur un pré vierge de toute arme. Vive la compétition pour la défense de notre honneur et la gloire de la victoire.

Oui mais voilà, qu’en est-il de la glorieuse incertitude du sport. Oui, vous savez, cette illusion qui nous fait penser que tout est possible et rien n’est certain dans le domaine sportif. Et qu’une petite équipe peut battre les plus grandes à force de courage, de travail et de volonté.

Il semble bien commode de cultiver cette illusion tant elle est utile pour justifier l’espérance dans laquelle nous baignons tous. Pourtant, années après années, force est de constater que les vainqueurs se trouvent toujours parmi les mêmes nations, les mêmes clubs sportifs voire les mêmes familles. Incroyable incertitude qui semble défier toutes les statistiques.

C’est un monde merveilleux dans lequel vivent deux espèces bien connues de tous. La première, ce sont les « J’ai failli ». J’ai failli gagner le tournoi. J’ai failli réussir un exploit. J’ai failli battre le favori. J’ai failli faire un trou-en-un. La deuxième, ce sont les « Si j’avais ». Si j’avais marqué le but. Si j’avais réussi mon panier. Si j’avais poursuivi mon effort. Bref, le monde des illusions et des vaines espérances.

Que d’efforts et d’énergies dépensé année après année dans l’espoir d’une victoire qui année après année s’échappe inexorablement. Bien entendu, c’est la nature du sport que de faire face à la défaite et de l’apprivoiser. Mais à l’échelle d’un pouvoir, c’est un levier puissant pour occuper les masses à de vaines espérances.

un-petit-marathonDe toute évidence, le sport est pour la majorité d’entre nous une roue de hamster dans laquelle nous nous époumonons à courir dans l’espoir d’en sortir. Tournez, petites roues, dépensez votre énergie, il nous en restera moins pour songer à la vacuité de nos existences.

En cela, le sport est d’une magnifique efficacité. Il n’y a qu’à voir l’engouement de tous pour les courses à pied qui nécessitent non seulement une excellente condition physique mais également un entraînement long et régulier. Et songez maintenant à ce temps perdu à ne penser à rien pour une finalité dérisoire au prétexte fallacieux d’une amélioration de votre santé. Je doute pour ma part que préparer et courir un marathon améliore votre santé, bien au contraire.

Pour en avoir couru deux dans ma vie, je peux témoigner de l’inutilité de l’exercice et de l’ennui profond que peut générer une telle épreuve. Reste la fierté d’avoir fait quelque chose d’assez exceptionnel, quoi que fort banal quand on y songe. En revanche, pas de doute, courir, au-delà de la fatigue engendrée, est le meilleur générateur de vide pour la pensée.

C’est donc ce formidable dérivatif des tensions traversant nos sociétés qui est devenu un instrument du pouvoir. Un instrument puissant car il s’appuie sur les ressorts les plus profonds de notre humanité, la volonté de domination et de gloire.

A quand un sport porteur de valeurs utiles ?

si-les-poteaux-netaient-pas-carrePour ma part, le sport reste et restera un vecteur d’émotion que je ne m’explique pas complètement mais dont les racines sont profondément ancrées dans mon enfance. J’ai une affection éternelle pour cet enfant de dix ans qui pleura ce soir de mai 1976 au spectacle de la défaite de son équipe. Ces larmes étaient celles de l’amertume d’une défaite injuste à mes yeux.

J’ai revu le match bien des années plus tard et je me suis surpris à frissonner de nouveau devant ces images et même à croire que cette fois, les « verts » allaient gagner. Mais avec le recul et l’expérience, j’ai réalisé combien était vaine cette espérance. Saint-Etienne s’était bien battu mais l’équipe allemande méritait sa victoire.

Pourtant, ce printemps-là, dans la cour de l’école, nul ne doutait de l’issue victorieuse. Il en est ainsi de la nature humaine qui s’accroche à la moindre parcelle d’espérance.

C’est cette espérance qui est exploité sans vergogne par les pouvoirs pour entretenir l’illusion et mobiliser les énergies pour de vaines réussites qui seront, pour le plus grand nombre, oubliées aussitôt.

Reste les valeurs que cultivent le sport et qui, mises au service de causes moins éphémères, peuvent être à la source de changements profonds et utiles à nos sociétés. Davantage en tout cas que celle de tous ces coureurs de fond qui s’éparpillent sans cesse dans nos rues et nos chemins. Ceux-là n’ont de fond que celui du puits aride de pensée dans lequel ils s’enfoncent foulée après foulée.

A très bientôt.

Chandra

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