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Pouvoir et Télévision – Le dossier

Le 23 avril 1995, à vingt heures, tombent les résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Avec 18,58% des voix, Edouard Balladur échoue à la troisième place. Il ne sera pas le nouveau président. Dans la soirée, Nicolas Bazire, directeur de cabinet du premier ministre retrouve, au siège de TF1, Claire Chazal et Jean-Marc Sylvestre. Il leur confie : « Pourtant, vous aurez vraiment tout fait ».

Cette phrase, lâchée en présence d’un journaliste qui rapportera ce propos dans le journal « Le Monde », passera inaperçu. Elle est pourtant un révélateur éclatant des relations entre le pouvoir et la télévision et de leur évolution.

A l’origine, la télévision est un instrument du pouvoir. Le gouvernement, contrôlant la diffusion et le contenu de l’information, utilise ce média comme une forme moderne de journal officiel. A cette époque, au début des années soixante, nulle ambiguïté, la télévision est selon les propres mots d’Alain Peyrefitte, ministre de l’audiovisuel du général de Gaulle : «La télévision, c’est le gouvernement dans la salle à manger de chaque français ».

Mais peu à peu, à travers la libéralisation de notre société et de ses mœurs, va s’installer une émancipation progressive des pouvoirs en place. Bien sûr, des rechutes interviennent en de nombreuses occasions mais d’une façon générale, la bride serrée qui contrôlait le petit écran se relâche peu à peu.

un-flot-dinformationC’est que le monde est en train de changer, un monde plus ouvert, plus instruit, mieux informé. Il semble donc inévitable que cette évolution s’accompagne d’une plus grande liberté des médias. C’est en tout cas ce qu’il était commun de lire ou d’entendre à la fin des années soixante-dix.

Tout change dans les années quatre-vingt avec la marchandisation de la télévision. De nouvelles chaînes voient le jour et font passer la télévision dans la modernité. Traduisez, dans un monde marchand ou l’objectif premier n’est plus d’informer mais de vendre ou de promouvoir. C’est à cette époque également que se fait la transition finale entre instrument du pouvoir et instrument de pouvoir.

Dans ce dossier, je vais dans un premier temps explorer les nécessités de la télévision dans l’exercice du pouvoir. Dans un second temps, j’évoquerai la tentation du conditionnement. La troisième partie me permettra d’adresser les limites de ce modèle avant de conclure sur des alternatives possibles.

De la nécessité de la télévision

Toute démocratie a la nécessité de disposer d’un lieu d’échange et de communication lui permettant de présenter sa politique et de la défendre devant l’opinion publique. A ce titre, l’agora  d’Athènes n’est plus un modèle possible si l’on considère la taille de la population. La presse écrite, puis la radio ont longtemps tenu ce rôle avant d’être dépassées par un outil bien plus puissant alliant le son et l’image.

De ce fait, la télévision permet aux gouvernements en place un échange de points de vue qui peut sembler utile tant il permet une proximité avec les citoyens à une échelle inconnue jusqu’alors.

Mais alors, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le gouvernement gouverne et dispose des moyens lui permettant de donner son avis et d’en débattre librement avec journalistes et opposants. C’est en tout cas la théorie. En pratique, les choses ne sont pas aussi simples. Pourquoi ?

le-temps-dun-instantLa première raison est liée au format. En effet, la télévision est le lieu privilégié de l’instant. Or un débat démocratique nécessite un temps plus long que l’espace d’un instant. Il est donc plus efficace d’enchainer des sujets dissemblables plutôt que d’approfondir un sujet au risque d’ennuyer son audience.

La deuxième raison est liée au contenu. Un débat contradictoire mène le plus souvent à une suite d’affrontements verbaux qui ne laissent jamais la place à un exposé serein des arguments de chacun. Il est donc privilégié un mode d’interview plus neutre dans lequel un invité va exposer sans contradiction son point de vue.

La troisième raison est liée à l’impact. Un message va toujours être mieux reçu s’il est exprimé sereinement et dans une atmosphère consensuelle que dans la contestation et l’agressivité. Il est donc conseillé de communiquer tout message quel qu’il soit de la manière la plus lisse possible.

Voici les conditions nécessaires à une communication de qualité dans nos sociétés modernes. Ce sont ces conditions qui définissent donc le format standard d’une communication gouvernementale efficace. Une intervention courte, centrée sur l’instant, sans contradicteurs et sans vagues. Ce sont ces mêmes formats qui sont privilégiés aujourd’hui dans la communication d’une entreprise. Nul échange mais un simple passage d’information permettant une compréhension précise de ce qui va être fait.

De toute évidence, la bonne qualité de la communication est devenue une réelle nécessité dans nos sociétés car la complexité accrue auxquels nos dirigeants doivent faire face ne permet plus un exercice démocratique laissant la place au débat perpétuel. S’y est substitué un format simplifié permettant à la fois une communication plus efficace et plus sereine.

Mais alors, sommes-nous pour autant les prisonniers ou les victimes d’une telle évolution ?

De la tentation du conditionnement

Les limites de cette communication minimaliste résident dans son monopole. Si l’efficacité est souvent nécessaire, où se trouve alors le lieu réservé au débat public ? A quel moment est-il possible de faire entendre sa voix, de débattre et d’influencer telle ou telle décision ?

La télévision prétend être ce lieu et il est vrai que durant ces dernières années, de nombreux débats ont eu lieu sur les antennes. Et c’est bien là que la télévision est devenue un instrument de pouvoir. En effet, le pouvoir ici réside dans le choix des sujets. Celui qui définit l’agenda de ce qui va être proposé exerce, de-facto, une influence majeure sur l’opinion publique. Et si ces choix sont déterminés par une stratégie précise visant à faire d’un sujet particulier le sujet du jour, quelle est l’alternative.

pouvoir-dinfluenceC’est ainsi que jour après jour, semaine après semaine, nous sont imposés des thèmes qui ne sont pas nécessairement les sujets de préoccupation majeur des citoyens. C’est cette tentation du conditionnement de l’opinion qui est le principal risque pour nos libertés.

En effet, force est de constater la facilité avec laquelle la télévision est devenue un anesthésiant puissant de la pensée en cantonnant celle-ci à un univers ennuyeux et sans intérêt pour privilégier le spectacle de la vanité des personnes et la vacuité de leur existence.

En voici pour preuve l’uniformisation à travers une multitude de chaînes qui toutes nous enferment dans la même grisaille. Qui se retrouve donc dans ce spectacle navrant ? Et où sont donc nos créateurs, nos écrivains, nos artistes, toutes ces personnes touchées par le génie et la grâce qui ont renoncé à partager leurs talents. Ils ont été remplacés par des marionnettes dont on fait des célébrités.

Qui se souvient encore de ces « leaders d’opinion » qui ont soit disant changés notre société. En réalité, vous ne les connaissez pas, ils sont restés dans l’ombre. Ils se contentent de filtrer l’actualité pour tenter de la conformer à leurs visions et à leurs intentions.

C’est Jean Guéhenno qui avait dit : « Il y a deux catégories de télévision : la télévision intelligente qui fait des citoyens difficiles à gouverner et la télévision imbécile qui fait des citoyens faciles à gouverner ». Quelle est d’après vous la tentation d’un pouvoir si ce n’est celle de rendre les conditions de son exercice plus simple.

Des limites de l’influence

En tout état de cause, peut exister la tentation chez tout pouvoir d’influencer favorablement l’opinion en délimitant de façon plus stricte le champ d’investigation à tel ou tel sujet. Néanmoins, il existe des limites tangibles à ces manipulations comme nous allons le voir.

Revenons à cet épisode de l’élection présidentielle de 1995. A cette époque, il est avéré que la principale chaîne d’information française avait choisi un candidat et fait en sorte que ce dernier triomphe. Et pourtant, patatras, non seulement les efforts de la chaîne n’avaient pas permis la victoire mais il semblait même qu’elle l’ait amplifié. Que s’était-il passé ?

Il s’est passé que les français se sont accoutumés aux bruits qui leur masquent les réalités et ont commencé à se défier d’une information trop formatée pour devenir leur propre relais d’information. Il s’est passé que nos médias ont été discrédité par trop de coup fourrés et autres omissions qui ont fini par convaincre les citoyens de se passer de leurs avis pour se faire leurs propres opinions.

Alors oui, TF1 avait fait tout ce qu’elle était en mesure de faire, pour reprendre les propos de Nicolas Bazire. Mais le marketing politique a trouvé sa limite dans cet exercice, celle de l’avoir et de l’être. Avoir l’air d’être ne suffit plus aujourd’hui pour paraître crédible à une époque ou davantage de personne ont soif d’être et recherchent des hommes et des femmes aux convictions plus fortes.

lembarras-du-choixLa télévision n’est plus, et de loin le seul relais. Internet foisonne aujourd’hui de sites d’information permettant au plus grand nombre de s’informer et de se faire une opinion. Certes, la télévision, par ses moyens, a encore un véritable pouvoir. Mais elle n’a probablement plus le monopole lui permettant de faire à elle toute seule l’élection présidentielle ou toute autre élection.

Reste à savoir si ce constat d’impuissance peut enfin mener à une évolution de ce média vers une plus grande neutralité. C’est l’enjeu pour l’avenir d’un média qui a vieilli en même temps que son audience et qui peine à gagner une réelle crédibilité auprès des jeunes générations.

A quand une information sans intention

Je ne fais pas partie de ces jeunes générations. Je suis un enfant de la télé. A ce titre, je suis encore attaché aux services que continue à rendre la télévision d’aujourd’hui. Mais je rejette absolument toute tentative de manipulation et je suis devenu très attentif à la chose.

De toute évidence, il est bien loin le temps de la télévision aux ordres. Du reste, c’est un média qui serait aujourd’hui inaudible à bien des égards comme l’est tout autant la communication d’entreprise qui, a bien des égards, est resté coincée dans les années quatre-vingt.

Pourtant, la télévision pourrait-être un instrument merveilleux au service du savoir si ceux qui la dirigent n’avaient nulle intention si ce n’est celle de mieux nous faire comprendre les évènements et les situations particulières. Malheureusement, il semble loin le jour où une information sans intention préalable sera diffusée sur les antennes.

Il reste trop tentant pour le pouvoir de garder le contrôle sur cette « sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population » comme le disait encore Pierre Bourdieu dans sous ouvrage « Sur la télévision ».

Reste à savoir si ce monopole, déjà largement écorné, conservera encore longtemps sa position. Il en aurait sans doute la possibilité s’il avait la capacité d’évoluer et de proposer une vraie plus-value en s’appuyant non plus sur un monopole disparu mais sur la richesse et le pluralisme d’une information. Ainsi, la télévision pourrait-elle se réapproprier son rôle de nouvel agora plutôt que de sombrer au rang d’un vulgaire centre commercial.

A très bientôt.

Chandra

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